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Aydora : Avis sur Marcher sur son Ombre d’Isabelle Mercat-Maheu

Aydora : Avis sur Marcher sur son Ombre d’Isabelle Mercat-Maheu

Résumé :

Jouer aux échecs contre soi-même est aussi paradoxal que de marcher sur son ombre, écrivait Stefan Zweig. C’est pourtant ce que Fabien s’obstine à faire dans la cellule de sa maison d’arrêt. Car les échecs effacent le temps.
Mais aujourd’hui, le jeu est fini, il doit quitter les lieux, retrouver sa vie d’avant, sa femme, sa fille, sa sœur. L’attente est longue, très longue, il a tout le temps de repenser à ce qu’il a vécu. Aux détenus qui ne supportent pas l’enfermement ou la dureté d’un gardien et qui pètent les plombs. À ceux qui rusent pour résister, grâce à l’humour ou à ce qui leur reste d’humanité. 
Fabien, lui, est comme l’Étranger de Camus, il a passé ces années dans un état d’absence, une sorte d’indifférence morbide à tout ce qui l’entourait.
Mais il y a eu les visites de Hiba, sa femme. Trop belle, trop humaine, l’empêchant de sombrer dans l’étrangeté totale au monde.
Et sa fille, Elise, qu’il a préféré ne pas voir pendant toutes ces années, parce que pensait-il, ce serait trop difficile pour une petite fille de se retrouver là, dans ce parloir sinistre.
Elise, pourtant, aurait bien aimé parler à son père, lui raconter ses exploits au tennis, sa chienne, les réflexions de ses copines, celles de sa grand-mère libanaise.
Donc, Fabien attend, dans une immobilité emplie de doutes et d’appréhension : que dira-t-il à Hiba, à Elise ?
Et Elise, avance vers lui, dans le train qui la rapproche de Grenoble, pleine de vie, mais doutant de reconnaître son père : aura-t-il les cheveux blancs ?
Comment vont-ils se retrouver ?
Un roman d’une grande sensibilité. Les personnages ont une présence singulière sans que jamais Isabelle Mercat-Maheu ne force le trait.

Mon avis :

    La vie ne tient qu’à un fil. La nôtre et celle d’autrui. Nos actes ont parfois des conséquences néfastes alors même qu’on sait que nous ne devrions pas les réaliser. Fabien a purgé sa peine et patiente une dernière journée qui lui semble plus longue que ces derniers longs mois d’incarcération. Il repense à ce qui l’a conduit en prison à demi-mot, à celle qui est venu à chaque parloir aussi belle et désirable qu’il l’a toujours connu, à sa fille, loin de lui qu’il a souhaité protéger de l’ambiance sinistre de ces rencontres. Et il y a cette attente qui prend aux tripes et aux os, qui ressasse les codétenus et les privations. Il y a ce face-à-face avec soi et la réalité telle qu’elle est. 

    La liberté est ce que nous avons de plus précieux. Nous nous en rendons compte lorsque nous la perdons. Sans elle, plus de famille, plus de passion, le silence et l’attente. Ce livre raconte cette attente avant de retrouver enfin la liberté. Rien n’est caché, Fabien est en prison, il a été jugé coupable et le voilà avec tout un monde à reconstruire. Sa société est gérée par son codirecteur. Sa famille est gérée par la force de son épouse. Et il y a cette petite fille qui a bien plus à dire qu’on ne le lui laisserait le dire. 

    C’est une construction en face-à-face, un père et sa fille. Chacun à tour de rôle raconte l’ennui, l’impatience, une forme de colère et ce manque flagrant. Elise, malgré son jeune âge se pose beaucoup de questions sur la condition de son père. Cela rappelle une chose importante : tout peut s’expliquer à un enfant, même les événements les plus durs. Pas dans les détails, mais simplement ôter le voile de l’inconnu par une explication simple et accessible. Cela suffit à le rassurer, et s’il le souhaite, il posera d’autres questions. Il ne faut pas tairel’indicible, mais l’amener à hauteur d’enfant pour lui permettre de ne plus avoir peur de ce qu’il ne comprend pas.

    C’est une lecture qui chamboule. On a tendance à ne plus voir ceux qui purgent leur peine que par les yeux de la culpabilité. Les réflexions de Fabien sur le monde carcéral, les amitiés ou inimitiés qui peuvent se créer, l’ennui, la bibliothèque source d’évasion, mais aussi ces êtres qui dans la nuit, ne sont plus que de petits garçons pleurant leur sort. Pas tous sans doute, mais ces pleurs résonnent entre les murs. 

    Isabelle Mercat-Mehau dresse le portrait d’un homme, d’une famille. L’écriture est toute en sensibilité, en patience, sans heurt. Les discours de la fille puis du père se font écho d’une absence douloureuse. J’ai apprécié cette humanité débordant des pages, ce questionnement sur soi, son identité qu’il s’agisse de la façon dont on se perçoit et dont les autres nous voient. Les faits sont là, présent à chaque page. Pourtant, c’est l’absence qui a été le plus pesant. 
    Les personnages sont réunis dans les pages alors même qu’ils ne se voient pas tout le long du livre. Elise s’approche de son père à mesure que le train la rapproche de la rencontre avec celui qu’elle espère reconnaître. Fabien passe une journée de réflexion dans le silence et la solitude. C’est fort et prenant, sans suspens, mais tout en interrogation qui nous pousse dans notre lecture. Et cette mère et femme qui n’est décrite que par la vision du père et de la fille. Étrangement, cela la rend à la fois forte dans son paraître que lointaine dans ses émotions.

    Et il y a l’après, la sortie à imaginer, à construire, car il y a tout à recommencer avec l’expérience carcérale comme bagage à une nouvelle vie. 

En bref :

Un livre sensible et touchant, l’attente d’un homme le jour de sa sortie de prison, les inquiétudes de sa fille de ne pas pouvoir le reconnaître. Plus les kilomètres les rapprochent et plus les souvenirs de l’un et de l’autre refont surface.Une lecture riche et brillante sur la solitude du milieu carcéral et une sortie à la fois souhaitée et redoutée.

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