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Cinq cahiers d’Habiba (début du roman, extrait)

Extrait des Cinq cahiers d’Habiba (début du roman):

“Moi aussi je peux écrire. Je veux dire écrire pour de vrai, sortir des mots plus noirs et brûlants que la lave d’un volcan, des phrases qui s’écouleraient comme ça, tranquillement, lentement, pour allumer un gigantesque incendie dans la tête des gens.

Écrivain-pyromane. C’est ça que j’aurais dû faire. C’est ça que je vais faire. Je vais écrire sur ces cahiers tout ce qui me traverse le cœur, le ventre et la tête, écrire des mots pour mettre le feu à mes souvenirs, pour brûler 50 années d’une pauvre vie, d’une vie passée à essayer de tout faire bien. Pour arriver finalement à quoi ? À me retrouver des journées entières échouée sur ce canapé défoncé, creusé par les os saillants de mon corps usé, un corps qui a pris racine sur ce canapé-radeau où je mange, où je dors, où je feuillette un tas de magazines qui racontent comment dégoter un boulot de rêve sans trop se fatiguer, comment vivre avec un mari volage et un amant un peu trop collant, comment décorer son appartement avec 2-3 bricoles récupérées dans les poubelles des beaux quartiers, comment rester jeune et dynamique quand on a du temps, de l’argent, une grande maison et une nounou pour les enfants, com- ment la vie, comment l’amour, comment le monde, comment les gens, comment, comment, comment. J’ai toujours aimé lire et relire ces magazines tout écornés qui s’entassent au pied de mes WC et qui tiennent compagnie à la vieille chose que je suis devenue. Une vieille chose.

C’est exactement ce que m’aurait dit Priska.

Priska qui, elle, a tout compris de la vie et qui n’a pas arrêté de me bassiner avec des discours du genre :

« Redescends sur terre Habi, tu as 50 balais, un job de merde, pas de mari, pas d’ami, pas d’enfant. Tu ne dois t’en prendre qu’à toi si tu en es arrivée là ! »

Pas d’enfant. Elle a raison la salope.

Je ne dois m’en prendre à personne si je suis seule et si je n’ai plus que mes pieds à qui parler. Il n’y a que Djibril qui passe me voir depuis que je suis sortie de l’hôpital. D’ailleurs je ne comprends pas trop pourquoi parce que d’habitude entre nous c’est juste bonjour bonsoir mais là, il s’est mis à me poser tout un tas de questions sur mon opération de pieds. Hallux Valgus, ça s’appelle. J’ai mis du temps à retenir ces deux mots-là. Hallux Valgus. Deux mots savants qui ont l’air tout droit sortis d’un gros dictionnaire poussiéreux, deux mots tordus qui depuis que je suis passée sur le billard vont comme des gants à mes pieds déformés. Hallux Valgus, Hallux Valgus, Hallux Valgus. Je les ai tellement répétés ces deux mots, tellement usés que c’en est devenu une espèce de refrain qui se met à tourner dans ma tête dès que je leur fais prendre un bain. Avec toujours le même rituel : m’occuper d’abord d’Hallux le pied droit et attendre qu’il soit bien propre et bien sec pour passer à Valgus, le gauche. Sinon Hallux se met à tous les coups à faire la gueule, à pendouiller comme un malheureux que j’aurais abandonné, tout ça parce que Valgus est soi-disant mon chouchou. Ce qui est archi-faux : je les ai toujours traités pareil tous les deux et je n’ai jamais fait de différence entre ces pieds jumeaux. Mais à y regarder de plus près, chacun a son petit caractère, avec Hallux le plus rondouillard et le plus audacieux qui prend un malin plaisir à taquiner Valgus le timide, le plus sérieux des deux.

Des jumeaux dépareillés qui avant leur opération ressemblaient à deux petits estropiés à qui j’aurais donné le bon Dieu sans confession, deux éclopés qui sont longtemps restés chacun de leur côté mais qui en grandissant ont fini par s’entendre comme larrons en foire, quitte à ce que je me retrouve les quatre fers en l’air. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis pris les pieds dans un tapis à cause de ce gros patapouf d’Hallux qui s’amusait à faire trébucher Valgus le gaucher, un Valgus qui à force a fini par avoir une tronche de têtard. Quand j’y repense, je me dis qu’il n’y avait pas plus vilains que ces deux pieds-là. Plus vilains que les miens, ça n’existait pas. Je me souviendrai toujours de ma gêne quand j’allais m’acheter une paire de chaussures et que je voyais le regard dégoûté de la vendeuse quand venait le moment fatidique de me déchausser et que mes pauvres pieds se retrouvaient tout nus. Nus comme des vers qui se tortillent pour essayer de cacher leurs orteils qui se chevauchaient et l’énorme oignon qui poussait de chaque côté. L’horreur intégrale.

Le genre d’images qui hantent parfois mes nuits froides et solitaires. Des nuits où j’imagine que je peux gommer d’un coup tout ce qui encombre ma mémoire, tout ce qui m’empêche d’avancer, avec ou sans Hallux Valgus. Mais je ne sais pas pourquoi, même mutilés, même couturés et enflés, j’adore trop mes pieds. Parce que mes pieds et moi, c’est toute une histoire. Une histoire qui remonte à loin et qui n’a rien à voir avec le torchon de Priska. Son torchon, c’est ce bouquin qui traîne quelque part dans un coin, un livre qu’elle n’a pas eu le courage de me remettre elle-même. C’est Djibril qui me l’a donné, un Djibril qui, à peine j’étais rentrée lundi, a voulu me souhaiter comme il dit une bonne arrivée et qui tout de suite après s’est mis à me claironner :

« Y a un paquet pour vous madame Habiba. »

Le paquet, c’était le roman de Priska. Instit dansle 9.3, c’est comme ça qu’elle a appelé le journal de bord qu’elle tenait quand elle a débuté à la Courneuve. J’ai commencé par jeter un coup d’œil à la première page, par lire des bouts de phrases à droite à gauche et je me suis vite aperçue que tout ça n’était qu’un fatras d’histoires à la petite semaine, avec des élèves comme Samy et Morgane qu’elle trouvait prodigieusement chiants, deux fortes têtes qui la faisaient tourner en bourrique, qui la tourmentaient au point qu’elle n’arrêtait pas de me rebattre les oreilles avec ces deux petits monstres qu’elle aurait bien aimé balancer par la fenêtre de sa classe. Deux morveux qui dans son livre devenaient comme par miracle des petits génies incompris du Système Scolaire, une espèce de grosse machine impitoyable qui broie et éjecte tous les pauvres gamins originaires du 9.3. En y réfléchissant, je trouve qu’elle a été plutôt maligne Priska. Elle a réussi à transformer toutes ces barres d’immeubles déglinguées en cités où il ferait presque bon vivre, où les talents fleurissent plus vite que les tags dans les cages d’escaliers.

« Surfer sur la vague de l’air du temps. »

C’est sa phrase à elle, sa devise, sa philosophie perso comme elle le dit si bien. Mais ce qui me chiffonne le plus – pour pas dire que ça été pour moi un vrai coup de poignard dans le cœur – c’est la dédicace ou plutôt la formule toute faite qu’elle a griffonnée sur la première page de son prétendu récit de vie.

Pour Habi, avec toute mon amitié.

Des mots qui m’ont brûlé les yeux, une brûlure qui s’est à l’instant même propagée et qui a tout ravagé. Mais qu’est-ce que j’en ai à faire de son amitié ? De cette amitié à la noix, elle qui, il n’y a pas si longtemps que ça, se disait mon amie croix de fer croix de bois. Il m’a fallu ces quelques mots pour que je réalise une fois pour toutes que je ne suis rien pour Priska, qu’en fait elle a toujours préféré la compagnie de ses copines instits, même si dans leur dos elle ne s’est jamais gênée pour imiter ces petites dindes qui gloussent et ondulent des hanches dès qu’elles passent avec leurs élèves devant Monsieur le Directeur. Une bande d’oies blanches qui n’a jamais eu un regard pour la brave Habi, la pauvre Habi, la gentille Habi, celle qui nettoie consciencieusement leurs classes sans faire le moindre bruit, une grande professionnelle du balai et de la serpillière qui travaille de façon Im-Pec-Cable.

Je viens enfin de comprendre que Priska fait partie de leur monde et que moi, Habiba, j’aurai beau faire, je resterai toujours à la porte de ce monde-là. Rien que d’y penser, j’ai la tête et les pieds en feu.

Comment j’ai pu croire, imaginer même une seconde, que j’étais et que je resterai à jamais le pilier de sa vie. C’est la question, la seule question que je me pose depuis des jours et des jours. Des jours et des nuits que je passe allongée sur mon vieux canapé, à fixer le plafond jauni et ses taches de moisi, à suivre le chemin tarabiscoté des fissures et des bouts de peinture écaillés, à me perdre dans le dessin de cette immense toile d’araignée qui envahit petit à petit tous mes murs. C’est là que je laisse mes pensées divaguer, que j’écoute les battements de mon cœur, là dans ce trou à rat que je finirai peut-être ma vie.

Un rez-de-chaussée délabré, un studio biscornu et suintant d’humidité qui au fil des années s’est mis à dégager une odeur indéfinissable, surtout depuis que je vis calfeutrée avec tous les volets fermés. Cloîtrée dans un tombeau sombre et silencieux.

Faut dire que je ne supporte plus la lumière depuis que je suis rentrée. Le moindre rayon lumineux blesse mes yeux et je me réfugie comme une vieille taupe dans la fraîcheur de l’obscurité. Je reste là sans bouger et je me dis qu’à force de faire corps avec mon canapé, je finirai un jour par ne plus pouvoir me lever, par ressembler à un monstre humain que le monde entier a oublié. Le seul signe de vie qui me parvient, c’est le balai de Djibril que j’entends quand il nettoie la cour pavée. Je me surprends alors à tendre l’oreille, à suivre tous ses mouvements et à guetter le moment où il se mettra à gratter mes volets en bois avec ses ongles et ses grands doigts. C’est le signal que je peux aller lui ouvrir. Dès qu’il entre chez moi, il me salue toujours avec la même ritournelle.

« Non mais madame Habiba c’est pas bien de vivre comme ça. C’est pas une vie ça. »

Je ne sais pas pourquoi mais sa gentillesse a le don de m’horripiler et il y a des fois où j’ai envie de lui déverser au visage un seau plein de paroles dégoulinantes de méchanceté crasse. Qu’est-ce que ça peut vous faire ma vie et la vôtre de vie elle vaut quoi de toute façonvousêtescommemoiunvieuxconquipasseson temps à ramasser et à nettoyer la merde des autres alors arrêtez avec vos réflexions sur ma vie et surtout arrêtez de me mettre du Madame Habiba par-ci Madame Habiba par-là!

Mais il y a un je-ne-sais-pas-quoi qui me retient de lui balancer tout ça.

C’est peut-être ses yeux plissés et son sourire fatigué qui lui donnent un air de vieux chat, de vieux matou qui a survécu à la guerre et au choléra. Et puis j’imagine que c’est sa façon à lui de me titiller pour qu’enfin ma colère explose, pour que je bondisse sur mes deux pieds et que je me mette à tout casser. Pourtant il voit bien que je ne peux pas aller loin avec mes pauvres pieds couturés, bandés, comprimés dans leurs godasses de grands opérés, un genre de sandales de moine avec des talonnettes pour éviter que mes orteils touchent le sol. Je déteste ces godillots qui me forcent à marcher sur les talons et à faire des tous petits pas. Mais ce qui m’agace le plus, c’est le sourire béat que Djibril affiche dès que je me lève pour marcher. Et je ne parle pas de ses faux compliments du style :

Ces chaussures, madame Habiba, ça vous donne l’allure d’une signare. “

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