Critique de Pierre Josse pour La Fleur du Monde

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Pierre Josse, ancien rédacteur en chef du Guide du Routard

” C’est un récit de voyage très particulier en Israël (en couch-surfing) et en Palestine qui correspond totalement au sens qu’on donne au mot voyage : la liberté, l’ouverture, la curiosité, la disponibilité, le refus des clichés et des idées toutes faites… Loin du récit traditionnel linéaire donc, Mathieu Gabard a l’originalité d’utiliser la poésie pour décrire et faire passer les émotions, les coups de cœur, les interrogations… Pari osé et réussi. La force du livre donc : d’un sujet dur, âpre, clivant, presque désespérant, Mathieu (je l’appelle Mathieu, la complicité se révèle de suite totale!), a réussi à le transformer en un objet plein d’empathie et très attachant à la lecture. En fait, pour moi, c’est avant tout un livre de poésie à part entière qui permet d’aborder et de décrire deux pays : Israël et la Palestine où la poésie, précisément, possède une place privilégiée pour exprimer plein de choses…. Sa poésie éclate ici, en rimes délicates, pleine d’odeurs, de parfums et de couleurs. Il y insère opportunément des extraits de poèmes de poètes locaux (comme Mahmoud Darwich) qui prolongent ses textes sans aucune rupture de ton, en une délicate transition de mots et de leur musique… Parfois, on ne sait plus ce qui appartient à qui… On y décèle aussi deci delà l’humanisme qui court dans les œuvres de Khalil Ghibran, d’Elias Sanbar, d’Edward Saïd, d’Amira Hass et tant d’autres écrivains israéliens, palestiniens, arabes. Poésie qu’on retrouve dans les textes en prose également, là encore pleine de notes harmonieuses, d’images rêveuses… Eh oui, un récit de voyage se doit de faire rêver ! Séduisante technique d’écriture qui éclate notamment dans le chapitre Passiflore où l’auteur donne des couleurs et de l’émotion au mot « passiflore » à ce qui n’aurait pu apparaître que comme une austère définition de dictionnaire !

A la couleur des mots, à leur musique, il y joint le rythme et un enthousiasme d’enfant ou d’ado allant de découverte en étonnements… Pas facile, en l’occurrence deux pays et une situation sociale et politique très compliquée. Et là, encore, pari réussi, nul ennui, bien au contraire, lecture attachante produite par une vraie sincérité, la fraîcheur du regard et des sentiments, l’absence d’a priori et de préjugés. Notamment, plus que les paysages ou l’archéologie, à travers la description des gens rencontrés. Ici, pas de jugement, pas de maquillage, du brut de forme… Personnages toujours intéressants, avec des failles, des doutes, plus rarement des certitudes… Et toujours la même ligne, une empathie toujours très discrète envers eux… Ecrire avec une légère distance, laisser le lecteur décider, pas de pathos, ni dramatisation… Encore moins de manichéisme, on sent que tout est vraiment complexe… A travers les discours des personnages qui peuplent l’ouvrage, admiration pour la patience et l’absence de haine des Palestiniens, exprimant une vraie dignité, avec parfois une dose infime d’humour (ou plutôt d’autodérision)… On pense aux personnages de ce film emblématique de la résistance palestinienne : 5 Caméras brisées où les héros du film, de simples villageois luttent contre le mur de la honte, le vol de leurs terres et l’humiliation permanente… Cependant conservant toujours, en toutes circonstances, une sorte de fatalisme teintée d’une légère ironie.

Récit pas du tout binaire d’ailleurs avec la confession de Ghalib, le Palestinien de Ramallah, révélant le puritanisme hypocrite de sa société, l’oppressante bureaucratie et décrivant l’effroyable violence de la police palestinienne. Quelque part, un personnage dit : « Etre palestinien, c’est la double peine ! »… On n’a pas de mal à le croire !

Pour conclure, un livre important où la poésie éclate au moment même où celle-ci disparaît dramatiquement des rayons des librairies. Une autre forme de résistance en quelque sorte ! La poésie, avec l’ironie, est peut-être, une autre forme de la politesse du désespoir !

Et puis, la couverture du livre reflète, d’une certaine manière, le contenu de l’ouvrage. Au début du récit, Mathieu évoque cette autre cruelle dépossession, celle des Indiens d’Amérique, les Sioux précisément. Malgré, le retour d’une certaine combativité à l’occasion de la lutte contre le gaz de schiste et les oléoducs géants qui labourent et profanent leurs terres sacrées, une image m’obsédera toujours : outre ses sublimes portraits, la photo d’Edward Curtis montrant, à la fin du XIXème siècle, les Sioux déportés dans les Badlands en longues colonnes dans le froid et les tempêtes de neige, voûtés, têtes enfoncées dans les épaules, abattus, résignés… Les vaincus de l’Histoire !

Sur cette couverture, c’est plutôt l’inverse : le vaincu palestinien danse, léger, aérien, devant le vieil olivier, le dernier peut-être, celui qui a échappé aux tronçonneuses des colons et aux empoisonnements… J’y devine, pardonnez mon idéalisme naïf, une forme d’espoir (certes un poil désespéré).

En tout cas, La Fleur du Monde ira rejoindre dans ma bibliothèque, Oiseaux sans ailes de Mahmoud Darwish, les poèmes de Fadwa Touqan, le Dictionnaire amoureux de la Palestine d’Elias Sanbar, Sur la Frontière de Michel Warschawski, Boire la mer à Gaza d’Amira Hass, Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle et tant d’autres….

Un grand talent donc et une belle découverte d’Elisabeth ! A découvrir à votre tour…….

Pierre Josse

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