Démembrement rural – Début du roman

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La lune vient de choir derrière un rideau d’arbres et l’obscurité en profite pour s’intensifier et se répandre dans les recoins. L’homme marche dans la nuit, sur un chemin glissant de boue, il manque à tout instant de s’étaler sur un mélange de feuilles pourries et de terre gorgée d’eau. Il a plu toute la journée, et même si le ciel est maintenant dégagé (les étoiles palpitent dans un océan de ténèbres, pas un nuage en vue) il fait sacrément sombre et humide. Un faible halo entoure le bosquet où se cache la lune, comme une auréole alimentée par une pile usée. Les ramures effleurées se déchargent d’une volée de gouttes froides promptes à s’infiltrer entre le col et le cou. Bref, ce n’est pas une partie de plaisir pour l’individu imprudent qui s’est lancé dans cette équi- pée nocturne, à la merci d’un dérapage incontrôlé sur une motte d’argile, d’une ornière invisible où se tordre le pied, ou pire encore, d’une mauvaise rencontre…

Son halètement envahit tout l’espace sonore, le sentier grimpe à cet endroit, et il se trouve sur la pente ascendante… Il met malgré tout une belle énergie à gravir ce raidillon. Du bois mort craque sous ses pieds, à chaque pas il signale sa présence incongrue à cette heure et dans cet endroit. De plus, entre deux reprises de souffle, il parle tout seul, à mi- voix, dans une langue bizarre. Le visage levé vers la voûte céleste, il scande des mots, un poème peut- être, même si cela semble peu crédible.

Quoi qu’il en soit, le doute persistera, parce qu’une silhouette se profile soudain à quelques mètres devant lui, massive et silencieuse, immobile. Le marcheur se tait aussitôt et se fige, pétrifié. Un objet lourd et tranchant (une hache? De toutes façons il n’a pas le temps de se poser la question) s’abat sur son épaule, le jetant à terre. D’autres coups le mettent rapidement en pièces. Il n’a même pas proféré un seul cri, tant l’attaque a été rapide. Il a sombré dans l’inconscience sans se rebeller. Il gît démantibulé sur le sol détrempé, et son sang imbibe la terre. Mais impossible de suivre la pro- gression de l’hémorragie, l’obscurité empêche de distinguer les couleurs. Des rigoles noires coulent dans des flaques d’encre et contournent des pierres charbonneuses.

L’agresseur allume une lampe de poche, trifouille au milieu des débris humains et disparaît dans un fracas de branches cassées. Pendant ce temps la lune, imperturbable, a continué sa descente, elle se montre brièvement entre les arbres, basse sur l’horizon, ronde et rousse, pas loin de disparaître, et ne fait pas la lumière sur le paysage désolé.