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Extrait de Théâtre au sang

p. 7 : Dick-Mouloud

” Il s’appelait Mouloud, mais il se faisait appeler Dick, ou Dick-Mouloud au nom d’un soi-disant passé héroïque et rock n’roll. Une carrière invérifiable de producteur historique d’un groupe de rock qui, selon son humeur ou son degré d’ébriété, s’appelait les Chats Sauvages, les Chattes Rousses ou les Chats Tigrés.

Il venait de Montreuil ou de Bagnolet. Selon. D’une banlieue populaire où son père, Ali, débarquant d’Algérie, avait échoué et remis les mains dans le cambouis pour remonter un garage et offrir une vie décente à ses deux fils qu’il élevait seul, sa femme ayant péri accidentellement noyée au pays. L’aîné donna sa vie pour la France, le cadet, Mouloud, reprendrait le flambeau. Mais le beau Dick-Mouloud était un flambeur et un flemmard. Après plusieurs années d’absence non identifiées, sur lesquelles il bâtirait le roman de sa vie, il réapparut un jour au garage, chaussé de Tiags en python lilas éculées et le minois bouffité par les excès du sang blanc de la vigne qui dorénavant coulait dans ses veines. Ali contempla le désastre qui titubait devant lui : son fils, devenu rocker et alcoolo. Mouloud le supplia de le reprendre, jurant son retour dans le rang. Ali, bien sûr, n’en crut rien. Mais il n’avait plus la force. Il paya encore ses dettes et laissa faire.

Pour Dick-Mouloud c’était déjà trop tard. Des cavités profondes, irrémédiables, lui ayant tronçonné la mémoire, seul un geyser flamboyant d’un futur et d’un présent immédiat lui sautait aux neurones, activant ses désirs et épongeant ses lacunes.

Il mua dans ses Tiags, se bâtit un costard de vantard hâbleur et devint le héros de sa propre légende. Mytholeptique.

Son père mourut de honte et en un temps record, Mouloud but le garage encouragé d’une nuée de bénévoles : sa bande de pochetrons. Elle lui fila gracieusement un sérieux coup de main dans l’entreprise de démolition, vu qu’au garage, le frigo était toujours garni et Dick-Mouloud ne buvant que du blanc, les bénévoles s’occupaient de ses beaux restes, amicalement nommés « ses cadeaux d’entreprise ».

Rapidement, les effluves d’huile et de pots d’échappement furent grignotés par celles de Sancerre, Tavel et Saint-Émilion, certains clients ne payant plus qu’en nature viticole. Mais son fan- club – une vingtaine d’habitués – ne mollissait pas pour autant, tant qu’il restait du rosé au frais et des provisions de gobelets en carton. En plus, on pouvait apporter ses cacahouètes. Directement importées from chez Momo, l’épicier d’à côté. Bien sûr, il faisait des jaloux. Qu’importe, tant que ça roulait par-dessus ou en dessous du pont de l’élévateur…

— Tant que le garage va, tout va, disait-il, s’énervant encore parfois les pinces sur les galets ou les pignons de démarrage, occultant sa dégringolade dans une chimère. L’affaire vivotait toujours. En période de vacances et aux heures de pointe. N’empêche, qu’en vrai, ça tanguait sec.

Un jour, l’un de ses bénévoles – le meilleur d’entre eux ! – vida une bouteille de rosé à peine entamée dans le réservoir de la B.M. flambant neuve du boucher, Alfred Péruc, très accidentellement coincé avec sa panne, un 15 août. Le boucher intenta un procès au garagiste. L’action en justice consigna sa chute. Péruc racheta le garage et y installa son fils, Marc-Aurèle. Qui après un essai non confirmé de boucher concrétisa son rêve de bistrot : L’empereur. “

p. 121 : Didaille enquête au café l’Empereur

” Jamais cette neige ne s’arrêtera. Elle est encore tombée à gros flocons. Didier Daille contourne le théâtre, direction les rues adjacentes, se laissant guider par sa truffe même si avec ce froid son odorat lui semble complètement gelé.

En foulant cette neige fraîche dans la nuit, cette route droite, pure, dans ce silence, Didaille est saisi d’un sentiment à la fois d’apaisement, de recul et d’ascendant sur les éléments. Comme s’il posait le pied sur une terre neuve. Un syndrome « du premier homme qui a marché sur la lune ». Cette excitation, en foulant la neige vierge, de braver à la fois un paradis et l’interdit.

Certes, il ne s’agit que de trouver un bistrot ouvert. Et l’on est assez loin du grand pas pour l’humanité. N’empêche. Au syndrome du premier homme, il se répond qu’il sera peut-être le dernier client quand, à l’angle de deux rues, L’Empereur, lui semble encore ouvert. En tous cas, il y a de la lumière, même si les champignons hallucinants de la terrasse chauffée ont été rentrés.

Comme dans la chanson, un homme essuie les verres au fond du café. Collés au zinc, un type titubant s’agrippe à son caddie, plus loin, son pendant d’épave au féminin, déchirée et vieillie par la rue. Une robe en rien sur le dos.

— Un demi ? Possible, pas possible ? tente Didier, de l’embrasure de la porte.

— Mais entrez, mon prince ! fait le cafetier. Bouteille ? Pression ?

— Pression. Bien fraîche !

C’est alors que le type au caddie intervient.

— Tiens, c’est une idée ça, une petite bière bien fraîche… Avec ce froid… Et il en offre une à Dédé, le bon prince ?

— Va pour une bière, Monsieur Dédé, fait Didier, amusé.

Flatté qu’on lui donne du Monsieur, Dédé s’emballe.

— Et une aussi pour mon amie, fait le type, pointant son double. Si monsieur est bon prince, alors, il peut-être royal !

Pas mécontent de sa blague, il fixe Didier Daille de ses petits yeux futés, en boutons de culotte, sous des poches ravageusement plissées.

— Bon alors trois demis. J’ai bien fait d’entrer finalement… commente Didaille.

— Et toi, mon prince, tu t’appelles ? demande- t-il, ébauchant une sorte de courbette.

— Didaille.

— M’sieur Didaille… Rosanna, fait la robe à fleurs. Elle avale une gorgée, avant d’ajouter, la lèvre supérieure ornée d’une moustache en mousse. Pas comme Rosanna Arquette. Rosanna, comme l’eau minérale ! Je précise ! Et Rosanna-eau-minérale lève sa chopine.

— Et le patron, c’est Marc-Au… L’Empereur… Marc-Aurèle ! emboîte Dédé, faisant mouliner son index, à l’ongle en deuil profond. Vous pigez ? Il laisse le temps. Avant, m’sieur Didaille, ici, c’était un garage. Le garage à Dick-Mouloud, ajoute Dédé, foncier. Alors, des nouvelles ? demande-t-il au patron.

— Toujours pas. Demain, je vais voir les flics, répond Marc-Au. Décidément, se dit Didier.

Rosette se retourne.

— Et tu diras quoi, aux keufs ? Personne sait où qu’il est. Même pas comment qu’il s’appelle, Dick- Mouloud…

— Ben si, fait le bourré au caddie. L’eau minérale le regarde tanguer. Ben Dick-Mouloud. Pose-t-il, avec finesse. Et mouais, la vie tourne la roue, lâche Dédé, méditatif.

Didier Daille lève un sourcil interrogateur sur sa prédication où les mots suivent une sorte de pensée.

— La vie n’est pas une opérette, ajoute-t-il. Dédé le regarde, incrédule.

— Et mouais, sa bourgeoise l’a foutue à la porte…

— Sacrée mauvaise passe. Pas pire, borborygme, miss bouteille de flotte. “

p. 156 : Didaille enquête au théâtre Charles Victor 

” — Je connais le chemin, fait le flic en vert postant sa tricolore sous le nez de la vieille caissière médusée. En traversant le hall avec Arezki, les deux policiers entendent un grand brouhaha provenant des étages. Portes qui claquent, déflagration de pas, noms d’oiseaux, froissements de plumes et cris d’orfraie. Même quelques coulées de Cantal et d’aligot… Puis l’accalmie, juste au moment où Didaille appelle Eva pour la prévenir de leur arrivée.

— J’aimerais d’abord jeter un coup d’œil dans sa loge, dit-il à l’habilleuse, se dirigeant, côté jardin, vers la scène et les coulisses.

Les deux policiers longent la salle, montent trois marches jusqu’au plateau sur lequel brille l’étoile du berger du théâtre : la servante.

Au lointain ils distinguent un aplat de lumière crue. Un triangle dans lequel une silhouette s’agite. Le commandant reconnaît la carrure rayée de son vieil ami Mario, qui de dos s’affaire dans son cagibi aux murs intégralement recouvert d’outils et de boîtes de clous, vis, fils électriques et autres ressources en tout genre et mini établi. Le labo de Mac Gyver.

— Alors, du nouveau ? lui lance Didaille, lui faisant sursauter le marteau. Mario lève un œil frisé.

— La nouvelle programmation, lâche-t-il, à mi-voix. Je ne peux rien vous dire, mais c’est du très, très lourd.

— Elle ne perd pas de temps la directrice ! Allez, dites-moi, fait l’amoureux du théâtre.

— Ils sont en train saigner… Signer…

— C’est bien ce que je me disais… Dans la douleur !

— Croyez-moi, vous allez être surpris !

— Le théâtre Charles Victor ne cessera jamais de nous étonner ! fait Didaille, tout en ajoutant, pour lui-même… avec son caniche rose et son fantôme rôdant dans les couloirs… « Allez, Eva nous attend. » Sans relever l’ânonnement complice de Mario,

Didaille et Arezki, se dirigent à l’opposé de l’escalier menant à l’habilleuse, vers la loge vedette.

Tout a été rangé, débarrassé des affaires personnelles de l’actrice. Ses effets ont été remisés dans deux sacs que Rosa passera prendre. Une chambre d’hôtel vide prête à accueillir un nouvel occupant. Seul le parfum sucré de la mûre imprègne encore les tentures.

Didaille lui présente son adjoint, puis se dirige derrière le sofa, là où a été trouvé le chargeur.

— Le lieutenant Le Gentil l’a examiné, explique- t-il.
— Malheureusement, poursuit Arezki, ce chargeur ne correspond pas au téléphone découvert par l’homme de ménage.

Déçue, Eva jette un regard interrogateur à Didaille.
— Est-ce qu’il les a trouvés à proximité l’un de l’autre ou le téléphone dans un coin et le chargeur dans un autre ?
— Aucune idée. On l’appellera de ma loge. Tournée vers la salle de bains, la jeune femme semble voir une ampoule clignoter.
— Attendez, fait-elle, j’ai une idée.

Traçant jusqu’à un placard au-dessus de la baignoire, Eva s’empare d’une alimentation avec son cordon emmêlé, qu’elle apporte au commandant.

— Tenez, c’est peut-être le chargeur de l’ear- monitor.

Le commandant regarde la chose avec perplexité, alors qu’Arezki semble plus aguerri. Eva enchaîne.


— C’est une oreillette. Un souffleur si vous préférez. Le commandant ayant percuté, elle poursuit.
— Les souffleurs ont été remplacés par l’oreillette. Tenez, fait-elle, démêlant l’outil. Tessa s’en servait parfois. Quand elle était trop fatiguée. Cette pièce, c’était quand même un sacré morceau ! En rangeant ses affaires, je l’ai trouvé qui traînait dans la loge…
— Et qui jouait le souffleur ?

— Mario en cas de besoin. Je n’ai vu personne d’autre.

Les deux policiers attendent la suite. Eva enchaîne.

— Il arrive qu’on engage quelqu’un quand un comédien a besoin d’un « gros » soutien… Pour Tessa, c’était occasionnel.

— Pas bête du tout, commente Le Gentil. Je peux vous l’emprunter pour vérifications ?

— Vite fait, alors. On n’enchaîne pas avec des cailles de l’année…

— Des perdreaux, corrige Didier. Eva le regarde incrédule.

— Des poulets, ajoute Arezki.

— Ah ouais ! fait Eva, enfin au jus. Ça pourra être utile.

La jeune femme défroisse un sac en plastique, y colle l’engin et son accessoire, puis les invite à la suivre.

Alors, ce prochain spectacle ? Eva sourit.

Franchement.

— Secret défense. Je vous dirai ça quand ça sera signé.

— Superstition ou conspiration ? Eva ferme la loge et le sujet.

En longeant à nouveau le plateau, la petite délégation croise les techniciens de la lumière et du son, Yannick et Stéphane, visiblement intrigués par cette nouvelle présence policière dans le théâtre.

Au dernier étage, l’espace est beaucoup plus vaste que son équivalent, côté cour. Les policiers constatent que le corps de Tessa aurait pu être hissé par-là sans difficulté. “

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