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Extraits de Dorota dans le doute

p. 30 : Dorota sauve une Juive :

Un jour, alors que je sommeillais sur le lit à cause de mon inactivité forcée, la sonnette a retenti. J’ai paniqué à l’idée d’avoir pu faire du bruit. Les pas s’éloignèrent dans le couloir. Le soir, Dorota rentra et je lui fis part de mes craintes. Peu après les flics arrivaient et frappaient à la porte, avec violence. Je gagnai le cagibi. Elle se déshabilla, revêtit une affriolante combinaison de nuit et alla ouvrir. Sais-tu ce qui se passe avec le veau ? Plus tu lui cours après, plus il fuit, si tu es immobile, il s’approche, et si tu t’éloignes en lui tournant le dos, il te suit. Dorota ouvre la porte, à moitié nue. Elle se trouve face à trois policiers, deux jeunes et un plus âgé, en retrait. Lorsqu’ils la virent ainsi, les jeunes ne cachèrent pas leur émotion. Le regard du vieux balayait le couloir et les plafonds, les beaux yeux de Dorota n’arrivaient pas à les accrocher. Ils l’interrogèrent pour savoir si elle m’avait vue. Elle leur récita la leçon. Ils insistèrent. Elle ne leur laissa pas le temps de parler et les apostropha sur le fait de la déranger à une heure aussi tardive. Elle les engueula, elle avait besoin de dormir, elle se moquait de ces racontars, elle était une honnête fille. Qui avait fait croire que cette femme pouvait être chez elle ? Un amoureux éconduit ou une épouse jalouse. Qu’ils vérifient. Joignant le geste à la parole, elle agrippe par la manche le policier le plus proche, et, son corps collé au sien, le propulse dans la chambre, un petit tour et puis bonsoir, vous me laissez dormir. Elle leur laissa le temps de se faire une idée plus précise à la fois de sa personne et des lieux. Le policier qui avait eu droit au tour du logement était essoufflé, par le mouvement subi malgré lui et par la proximité corporelle avec Dorota. Les deux autres se montraient partagés entre l’irritation professionnelle et le rire, le regard rivé sans gêne sur l’un de ses mamelons qui avait surgi comme par inadvertance de la combinaison de nuit et qu’elle camoufla, rapidement-sans-hâte. Après un instant d’observation réciproque, comme pour se jauger et déterminer ensemble la suite à donner, ils partirent. Ils ne prirent pas la peine de s’excuser du dérangement, mais insistèrent sur son devoir de les informer, absolument et immédiatement, au cas où elle me reverrait, sous peine de complicité donc d’ennuis. Elle acquiesça.

Quand les pas se furent éloignés dans le couloir, elle s’allongea sur le lit, tremblante, l’esprit battant la chamade, sur le point d’éclater en sanglots nerveux. Je suis sortie de ma cachette longtemps après. Nous n’avons pas pu dormir, nous étions pantelantes. Je suis restée quelques jours dans son appartement, avant de partir pour Lyon. Voilà.

P. 120 : Dorota emmenée de force à Berlin :

— Elle se promenait. Il m’est arrivé de la suivre, pour savoir. C’était de la curiosité. J’avais aussi peur pour elle. Je pouvais la protéger, enfin je le pensais. Elle marchait. Regardait. Écoutait les gens parler. Des hommes l’abordaient, des vieux, je veux dire des hommes pas de son âge. Avec les Allemands, elle faisait semblant de ne pas comprendre et s’en allait. Avec les autres, les étrangers, ça dépendait. Il y avait aussi des femmes. Ils allaient au café ou dans une pâtisserie. Je n’aimais pas ça, on aurait pu les prendre pour des espions ou des saboteurs. Quand ils se quittaient, elle se laissait parfois embrasser sur les joues. Pas sur la bouche, même quand certains essayaient. Elle les repoussait. J’ai compris qu’elle voulait de la compagnie. Je n’étais pas toujours là. Je lui faisais confiance. Elle était trop raisonnable pour faire l’imbécile. Elle revenait seule à la maison. Le problème n’était pas elle mais mon père. Il aurait pu agir avec violence. Malgré les avertissements de ma mère. Il y avait un autre danger. La situation au fil des mois était devenue plus dangereuse. La ville était peuplée en grande majorité de femmes et d’une population hétéroclite de soldats et de réfugiés, de sorte que les vols et surtout les viols étaient fréquents. Il n’est pas impossible que Dorota ait été la victime d’un viol. Un jour, je l’ai vue revenir à la maison. Son visage était tuméfié et les vêtements déchirés par endroits. Elle a dit : « Je suis tombée, j’ai mal. » Elle s’est enfermée dans la salle de bains, puis dans sa chambre. Ma mère est rentrée et a découvert que Dorota ne s’occupait pas de nous. Elle s’est mise en colère et a frappé à la porte de sa chambre. Elle est restée avec elle un long moment, puis nous a déclaré qu’elle serait indisponible plusieurs jours. Nous devions la laisser se reposer. Ma mère a été très attentionnée. Elle lui a souvent tenu compagnie et a imposé aux autres employées de soulager sa peine. Elle a fait venir notre médecin. Non, je ne lui ai pas posé de question à ce sujet, je vous livre simplement des faits. Nous avons revu Dorota, amaigrie. Elle nous a dit : « Cela m’apprendra à regarder où je mets les pieds. » Elle a de nouveau été taciturne.

— Vous parliez d’étrangers.

— Parfois, nous faisions un bout de chemin ensemble, ils nous quittaient loin de notre maison. Mes préférés étaient les Français et les Anglais. Ils étaient aimables et plaisantaient avec nous. Une fois, l’un d’eux nous a traités d’enfants de nazis. Dorota le houspilla comme si elle lui crachait à la figure, à une vitesse stupéfiante, j’ai capté des bribes : « Tu devrais avoir honte de t’attaquer à des enfants ! Je les aime. Et toi qu’as-tu fait contre les nazis ? Tous les Allemands ne suivent pas Hitler. Tu es un idiot, va-t’en. » Son visage avait pris une teinte rouge. J’implorais le ciel pour que personne n’intervienne. Dorota aurait pu être arrêtée, l’homme aussi, mais de lui je ne me souciais pas. Par bonheur, les parents s’étaient déjà éloignés. Elle l’a chassé d’un geste énergique, vous savez, le bras lancé en avant et la paume vers le haut. C’était comique. Elle paraissait faire le salut de Hitler de manière maladroite ou moqueuse, devant un prisonnier de guerre français habillé de quasi- haillons, confus et qui à l’évidence était contrarié par la scène que lui faisait Dorota. C’était digne du film de Chaplin, Le Dictateur.

p. 169 : traversée de l’Allemagne en 1945 :

On se réveille et on se rendort sans cesse, comme des bébés malades, sauf qu’on ne pleure pas. Lorsque l’aube se lève, l’humidité nous trempe et notre corps est fourbu. Un paysan passe avec une charrette vide. La veille, j’ai laissé la grille ouverte, il jette un coup d’œil distrait et poursuit son chemin. On prend soin de la refermer derrière nous.

Le village est à quelques kilomètres, il n’a pas subi de bombardements. Les gens traînent à leurs occupations ou se tiennent sur le pas de leur porte, les enfants jouent dans la rue. Tous portent autant de fatigue et de lassitude que nous. Leurs vêtements sont propres et usés. Les adultes nous dévisagent, les gosses nous entourent et se mettent à danser autour de nous. Une femme leur ordonne de ne pas nous embêter, ils s’en fichent et ça me met du baume au cœur. « La guerre n’est déjà pas gaie, si les enfants n’ont plus le droit de jouer, c’est la fin des haricots. Dorota fait une tête d’enterrement. Elle désigne les enfants.

— Tu crois qu’ils ne sont pas au courant ? Je connais.

Pendant que les grands font les cons, les enfants voient et entendent tout. Ils jouent pour essayer d’oublier, mais ils n’y arrivent jamais. Ce sont eux, les principales victimes. C’est pour ça que nous les mettons au monde ? » Elle caresse la tête des plus petits, ils n’y voient aucun inconvénient. Ils veulent savoir qui on est, d’où on vient, où on va, comment on s’appelle, quel âge on a, si on est mari et femme ou frère et sœur. Dorota me traduit l’essentiel, et laisse toutes leurs questions sans réponse. Le plus grand s’enhardit et confie comme dans un secret que plusieurs étrangers ont déjà traversé le village. Soudain, tous s’égaillent et se regroupent plus loin, comme une nuée de moineaux. Un homme dans la quarantaine s’approche à petits pas, il a observé la scène. Il s’adresse à Dorota dans une langue que je devine être le polonais, avec des mots d’allemand. Ils échangent quelques phrases, ensuite elle m’informe que c’est un Allemand dont la famille s’est installée à Dantzig et qui s’est marié avec une Polonaise. Il est revenu au village natal quand sa femme est morte en couches. Je crois reconnaître le gars du cimetière. Il nous guide vers sa maison, sous le regard morne des autres habitants.

Les fenêtres sont obturées par une espèce de bâche, pour garder la chaleur ou pour éviter que la lumière soit visible de l’extérieur, la nuit, à cause des bombardements. On dépose nos baluchons, on s’assoit autour de la grande table en bois massif et il nous sert du schnaps. Je lui dis : « Danke schön », il me remercie aussi, je ne sais pas de quoi. Dans sa bouche, les chicots sont brunis par le tabac. Il parle d’abord en allemand, Dorota répond en polonais, alors il s’y met. « De quoi vous parlez ? » Elle me fait savoir sur un ton rogue que cela ne me concerne pas. Le gars prépare une soupe de châtaignes dans laquelle il casse deux œufs. Après ce qu’on a mangé ces derniers jours, on ne fait pas nos fines bouches, c’est chaud et consistant. Après, il nous montre une chambre, meublée juste avec un petit coffre et un lit d’enfant. Personne ne fait de commentaires, mais Dorota a les yeux humides. Hans revient avec deux couvertures de grosse toile et il sort sans un mot. Dorota lui dit :

« Gute Nacht », et moi « Danke schön ». On dispose nos couvertures sur le plancher en bois de sapin mal dégrossi, il aurait pu faire un effort, c’est pas le diable de poncer un plancher. On ne distingue plus de bruit dans le village, à part les aboiements dispersés des chiens. La maison est silencieuse. Je serre Dorota dans mes bras, elle me repousse. « Laisse-moi, abruti, tu n’as aucune pitié pour le malheur des autres ? » Où est le problème, on y est pour rien, dans le malheur de notre hôte. Cette nuit on dort mal, pour des raisons différentes.

Le jour suivant on aide Hans à enlever des pierres dans ses champs. Dorota et lui discutent, sûrement des choses de l’agriculture parce qu’ils montrent l’étendue du champ, prennent de la terre entre les mains et la malaxent en la laissant retomber entre les doigts. Dorota a l’air d’en connaître un rayon et l’autre l’écoute avec attention, il balance la tête à intervalles réguliers, dans le sens de la hauteur ou de la largeur. A un moment il empoigne ses bras et lui tient un discours qu’elle écoute les yeux baissés sans l’interrompre. Ils ressemblent à un père et à sa fille, la gentille autorité et la sage soumission. Ça me secoue, de la voir retomber en enfance. Elle ne m’a jamais parlé de sa famille, à croire qu’elle en a pas eue. Et là, c’est comme si elle se trouve en présence de son père. Elle finit par lever les yeux et se tourne vers moi :

« Hans aimerait qu’on habite chez lui jusqu’à la fin de la guerre. Il croit que ce ne sera pas long et ici on ne risque rien. Tout autour c’est dangereux. En plus, cela l’arrangerait. »

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