Extraits de La Fleur du Monde – Mathieu Gabard

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Début

Daphné est déjà allée en Israël l’année dernière, danser le Gaga à la Batsheva Dance Company d’Ohad Naharin.

À son retour elle me dit
on y va ensemble l’année prochaine ? Et on visite le pays, tu veux ?

Elle n’avait pas eu le temps de s’éloigner de Tel- Aviv. Elle n’avait pas eu le temps de quitter le cocon de danse et de sensations douces.

Elle voulait aller voir derrière la soie
les frelons, les branches mortes et les troncs fendus. Moi aussi.

Au cœur de l’exotisme. Au pied des palmiers. À l’éclosion des vagues. Israël.

Qui dit Israël,
depuis la nuit des temps de ma naissance
depuis la nuit des temps de mes journaux télévisés,
papiers et radios depuis la nuit des temps de mes débats d’adolescence
et de construction politique depuis la nuit des temps de ma bibliothèque
depuis la nuit des temps de mon premier zaatar1 depuis la nuit des temps de ma première medjoul2 depuis ma nuit des temps
qui dit Israël dit Palestine.

p. 74 Check-point de Jamalah

Paysage désertique, à deux cents mètres du mur de séparation, le bus nous dépose, nous marchons. Le soleil tape, une ou deux voitures passent à un rond- point, nous avançons, personne, nous avançons, tou- jours personne : le passage est fermé.
Nous restons, penauds et songeurs.

Soldat — surgissant de nulle part Vous allez où ? Nous — À Naplouse. Bonjour.
Un temps
Soldat — C’est fermé.
Un temps
Nous — Comment on fait alors ?
Deux temps
Soldat — Attendez.
Deux temps
Soldat — Vous êtes musulmans ? Nous — Non.
Soldat — C’est dangereux d’aller là-bas sans guide. Vous allez faire comment ?
Nous — On va faire de l’auto-stop et prendre des bus.
Soldat — Y a personne aujourd’hui. C’est shabbat. C’est fermé.
Nous — Ah.
Nous restons statiques, ne partons pas, le regardons. Soldat — Attendez. Un temps. Peut-être que vous êtes chanceux. Restez ici.
Nous — Ok.
Il s’en va, puis revient cinq minutes plus tard.
Soldat — Désolé
Nous — On n’est pas chanceux ?
Soldat — Non.
Nous — Ok. On va passer par le check-point de Jérusalem. Savez-vous s’il est ouvert ?
Soldat — Oui. Mais il est loin d’ici. Et c’est shabbat. Nous — Ah.
Soldat — Il parle dans son talkie-walkie, écoute ce qui s’y dit. Attendez. Il s’en va en traînant des pieds, semble lassé de ces allers-retours, revient cinq minutes plus tard. Ok vous êtes chanceux.
Nous — Ah ! Ok ! So…
Un temps
Soldat — Dans trente minutes, peut-être plus, peut- être moins, vous allez pouvoir traverser la frontière. La police fera passer un prisonnier, vous allez passer avec lui.

Nous attendons trente minutes, peut-être plus, peut-être moins ; il vient peut-être de nommer l’éternité.

Personne Désert Soldat absent Butte vide

La voiture de police arrive, elle passe devant nous avec un prisonnier à l’intérieur, se dirige vers le portail, qui s’ouvre, on ne nous dit rien, une voiture vient du côté cisjordanien, ils changent le prisonnier de voiture.

Soldat — Désolé. Finalement, vous ne pouvez pas passer.
Nous — Ah… Ok… Pourquoi ?
Soldat — Ce n’est pas possible. Au revoir. Il part. Un temps
Nous — …

Le soldat a disparu. Les voitures de police ont fini leur transmission. Nous marchons à rebrousse- poil. Nous avions pris le dernier bus. C’est shabbat. Erreur de débutant. Auto-stop. Personne ne nous prend. Les gens nous regardent bizarrement. Qui sont-ils qui font du stop ici un jour de shabbat ? Une des voitures de police arrive à notre hauteur.

Les policiers — Vous faites quoi ici ? Nous — On voulait aller à Naplouse. Les policiers — C’est shabbat.
Nous — …
Les policiers — C’est dangereux de faire du stop ici. Et personne ne va vous prendre.
Nous — Oui, on voit ça.
Les policiers — Vous allez faire comment ? Nous — On sait pas. Y a plus de bus.
Les policiers — mmh… Nous — …
Les policiers — Bon on va vous prendre et vous amener sur une route plus passante. Là-bas vous trouverez du monde.
Nous — Ah, super, merci.
Les policiers — Montez ici. C’est là où on met les prisonniers. On n’a pas le droit de faire ça. Donc faut nous promettre de ne pas prendre de photos. Ok ? Nous — Ok. Pas de problème. Merci.

Une véritable cellule de prisonnier à l’arrière de la voiture, des barreaux, des vitres blindées, des trous dans la vitre en plexiglas pour parler aux policiers, mon goût pour l’aventure est comblé, pris en stop dans une prison mobile par des policiers israéliens, ma codétenue n’a pas l’air de le vivre aussi bien, je dissimule ma joie.