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Extraits de Marcher sur son ombre

Découvrez ci-dessous un extrait du roman Marcher sur son Ombre de Isabelle Mercat-Maheu, actuellement disponible sur la boutique en ligne

Cellule N° 162 B. 5 h 20

Trente-trois mois à piétiner dans ces espaces confinés. Une cellule de 9m2 pour deux ou pour trois (selon les arrivées), des cours de promenade de bitume, des couloirs uniformes et étroits, de la crasse partout, du bruit sans arrêt (je ne sais plus ce qu’est le profond silence de la nuit), des parloirs exigus, des salles d’activités au mobilier approximatif. Il n’y a que le gymnase qui soit vaste et bien équipé. C’est le minimum, si on ne veut pas que tous ces mâles qui tournent sur eux-mêmes et ressassent leur dégoût à longueur d’année n’explosent en une vague de haine et de désespoir.

Je ne sais plus ce que c’est que d’avoir tout l’espace à soi. Ici, comme sur un échiquier, règne le cloisonnement. De mini-territoires sont attribués à chacun, avec interdiction d’en sortir.

Alors, depuis trente-trois mois, j’ai obéi, je ne suis pas sorti des espaces que l’on me désignait. J’en ai souffert, je ne m’en suis pas plaint (ça aurait été renoncer à la dignité).

J’ai rêvé de la montagne, j’ai pu la regarder à travers les 15 cm entre les barreaux des cellules. J’ai rêvé d’Hiba, je n’ai pu l’approcher que deux fois par mois dans la froideur du parloir. J’ai découvert que cette privation me mettait à fleur de peau, que tout prenait pour moi une importance démesurée. Dans ma cellule, j’ai regardé à la télé des films qui m’ont ému comme jamais je ne l’avais

été. Ici, je suis devenu une boule de sensations. Chacune de mes érections, je l’ai dédiée à ma femme, à sa peau, son parfum, sa beauté calme et lumineuse. J’ai été déchiré en voyant Humphrey Bogart laisser partir Ingrid Bergman. Je n’ai parlé à personne de la brûlure qu’était pour moi le fait de vivre loin de l’amour. Ce genre d’aveu vous balancerait immédiatement aux yeux des autres dans la catégorie des faibles. Une catégorie qui peut coûter très cher. Ça, je l’ai très vite compris. Même si je suis certain que tous les détenus chialent de solitude quand ils savent qu’on ne peut pas les voir. Mais cet aveu-là, en prison, est quasiment impossible.

Pourtant, un soir de l’année dernière, après la rediffusion de Casablanca sur une chaîne du câble, mon codétenu m’a demandé un service (à l’époque c’était Benny, qui heureusement n’est resté que quelques semaines avec moi) : un gars de sa cité était ici, dans l’attente de son procès. Il voulait écrire à sa femme mais n’y arrivait pas. Il avait besoin que quelqu’un de confiance le fasse pour lui. Puisque moi, j’avais fait des études et que je savais ce qu’était l’amour (je ne pouvais pas dire le contraire à Benny qui venait de voir combien l’avion d’Ingrid Bergman décollant de Casablanca m’avait secoué) : est-ce que je serais d’accord de prendre les lettres de son copain sous la dictée ? En échange de ce service, il proposait un paquet de cigarettes par lettre. Je ne fumais déjà plus, alors j’ai dit que je le ferais pour rien un peu parce que ça pouvait me changer les idées, un peu parce que je savais qu’il valait mieux accepter quand Benny demandait un service.

J’ai rencontré le gars, il venait des pays de l’Est, il était installé en France depuis deux ou trois ans. Il ne m’en a jamais dit plus et je n’ai jamais posé de questions. Ici, moins on en sait sur les autres, mieux chacun est protégé. Ça a été ma ligne de conduite pendant la durée de ma détention. Ce type avait une âme de poète et il aimait sa femme comme un dingue mais parce qu’elle était française, il ne voulait pas se sentir rabaissé par des courriers pleins de fautes d’orthographe. D’après ce que j’avais cru comprendre dans les propos de Benny, la femme en question n’aurait certainement pas remarqué les fautes. Mais le gars semblait craindre par-dessus tout d’être humilié.

On a donc fonctionné comme ça pendant trois mois. Il me sollicitait plusieurs fois par semaine. Sa femme ne venait pas au parloir, il expliquait qu’elle n’avait pas la possibilité de faire garder leur bébé. Alors, tout ce qu’il ne lui disait pas pendant les visites, il le lui clamait dans ses lettres. Et moi j’écrivais. Son amour avait la force d’un brûlot. Il parlait d’elle comme d’une Madone. Certaines fois, il la vénérait, lui baisait les pieds, d’autres fois c’est tout entière qu’il la prenait avec fougue. Il vantait sa beauté, sa puissance, sa sagesse. Il disait qu’il tuerait les autres hommes s’ils posaient les yeux sur elle. Puis, il lui parlait des promenades qu’ils feraient dans la forêt tous les deux, avec le petit bien au chaud dans sa poussette. Il lui racontait le bruit des feuilles, le parfum des fougères, la douceur de la mousse, l’édredon que ce serait pour elle ; qu’il l’y déposerait avec amour et lui masserait les pieds pendant que leur fils rirait en les

voyant faire. J’écrivais, je ne commentais pas mais j’étais touché par la puissance et la ferveur de ses sentiments.

Et puis un jour, j’ai entendu deux surveillants parler de lui, plus précisément, parler de son procès. Le gars avait pris quatre ans pour violences conjugales. Vu la brutalité des faits, aucune circonstance atténuante, que son avocat avait pourtant tenté de plaider, n’avait été retenue. Le juge aurait ponctué son verdict d’un laconique : Voilà ce qui arrive quand on confond amour et délire de possession tyrannique !

Ce jour-là, je suis tombé du haut de mes dernières illusions. Et j’ai su qu’ici, il ne faut se fier à rien. Ou plutôt, se fier à personne. Bien sûr, c’était en partie faux mais comment savoir à qui se fier ?

Ce jour-là, j’ai compris que tout ce que j’avais appris à l’extérieur, ne me servait désormais à rien.

J’essaie de deviner le jour qui se lève entre les barreaux, et je réalise à quel point je n’étais pas taillé pour les mois que je viens de passer ici. C’est ainsi, je n’étais pas taillé pour… mais j’ai pourtant dû le faire. Il n’est écrit nulle part que les prisons seraient réservées aux individus qui se sentiraient le cœur d’y moisir… Si c’était le critère, on aurait trouvé la solution à la surpopulation carcérale.

Mais tout à l’heure, cette saleté sera derrière moi, je laisserai ici toute cette misère humaine, la misère de ma vie derrière ces murs.

La nuit va bientôt finir. Ma dernière nuit ici. Je n’ai presque pas dormi, j’ai beaucoup réfléchi.

Dans quelques heures, je retrouverai Hiba et Elise. Et ce sera une autre partie de notre vie qui commencera.

Il ne faut pas que je commence à me demander si elles voudront encore de moi.

TGV Paris/Grenoble, Paris Gare de Lyon

Le train vient de quitter la Gare de Lyon, dans moins de quatre heures, il arrivera à Grenoble.

Sa mère lui a dit que ce serait gentil de venir toutes les deux le chercher à sa sortie de prison.

Gentil pour qui ? Pas pour elle, en tout cas. Ce week-end, il y a une compétition de tennis de table, et à cause de tout ça, elle ne pourra pas y participer.

A croire qu’elle s’en moque, sa mère. Qu’elle se moque de gaspiller son argent ; sinon, comment expliquer qu’elle lui ait acheté à Noël un maillot du club et une nouvelle raquette qui permet des effets formidables du revers. A croire qu’elle s’en moque d’acheter tout ce matériel à sa fille et que ça ne serve même pas. Ou alors, c’est qu’elle se moque de sa fille.

Pourquoi est-ce qu’elle a dit : « Elise, ma chérie (chérie, tu parles) ce serait vraiment gentil pour ton père (quel père, elle parle de qui !) qu’on vienne toutes les deux l’attendre à la sortie de la prison. Je crois qu’il serait très heureux, à ce moment-là, d’avoir avec lui les deux femmes de sa vie (femmes de sa vie, on n’a pas été beaucoup dans sa vie ces derniers temps. Enfin, surtout moi !) ».

Alors, Elise tente de se concentrer sur un monde plein de raquettes, de balles et de filets, avec le moins possible de pères et encore moins de mères qui se mêlent de savoir ce qui ferait plaisir aux uns… en oubliant les autres.

Elle tient sa joue appuyée sur sa main et, la frange au bord des yeux, elle essaie de dormir.

Elle a vécu avec sa mère et son père jusqu’à l’âge de six ans mais ça, elle fait comme si elle ne le savait plus. Elle ne veut plus savoir que lui aussi était fort au ping-pong et au tennis, qu’il s’occupait beaucoup d’elle et de ses entraînements et qu’elle l’aimait. Mais ce dont elle se souvient très bien c’est, qu’en trois ans, il n’a jamais demandé qu’elle vienne lui rendre visite au parloir de la maison d’arrêt. Selon lui, ce n’était pas un lieu pour un enfant ; rencontrer son père dans un pareil endroit, lui laisserait des images mauvaises. Mais là encore, on ne lui a pas demandé son avis, savoir si elle préférait des images mauvaises ou pas d’image du tout pendant trois années. Son père et sa mère sont des gens qui pensent beaucoup pour elle mais qui, deux fois sur trois, pensent de travers.

Alors, depuis trois ans, Elise s’est appliquée à l’oublier – et étonnamment – cela a très vite marché. Pas oublier qu’elle avait un père mais effacer son image, son visage, ses mains aux ongles carrés et ras, son pantalon à côtes grises, sa veste en cuir mou, qui sent fort, son paquet de cigarettes, son œil qui se ferme quand il fume en parlant et que la fumée le pique, Eau sauvage son eau de toilette, sa barbe qu’il doit raser matin et soir tellement elle est fournie – comme ses cheveux à elle –, sa barbe couleur chocolat noir – comme ses cheveux à elle.

Quartier d’extraction. 10h 18

Je n’ai jamais voulu ça ; jamais voulu dormir sans elle. Les gens se trompent quand ils parlent de la misère sexuelle en prison. La vraie misère, c’est celle de la peau. Aucune autre peau qui se frotte, s’écarte et revienne glisser sur la mienne. C’est ça le vrai chagrin, la solitude du corps tout entier et pas seulement celle du sexe. A côté de ce chagrin, de cette solitude complète, le sexe c’est presque anecdotique

Jamais dans la vie, je n’ai connu une telle solitude du corps et de la peau. Enfant, on est touché par sa mère, par sa sœur, par les autres enfants. Adolescent, on touche ses fiancées, on caresse, on est caressé. On ne peut pas encore coucher, mais on est touché et tout va bien. Adulte, c’est le meilleur moment, si on s’y prend bien, on peut avoir pendant des années un corps aimé, tellement près. Dans le lit, collé le long de l’autre, dans la cuisine où on se croise en s’effleurant, au cinéma, la main sur son genou ferme et chaud. Mais là rien. A part les parloirs, rien. Mais le parloir, c’est terrible parce qu’à ce moment-là, le besoin sexuel prend toute la place. Plus aucun espace pour toucher la peau aimée, simplement pour le contact tendre. Le besoin vient tout électriser. L’épiderme s’affole, plus de place pour la chaleur tranquille du contact. Et là, tout le monde est au même rang. Tous les détenus se ressemblent. Il n’y a plus les romantiques, les pressés ou les joueurs, il n’y a que des hommes tristes et en colère, débordés par la tyrannie de leur sexualité.

C’est ça que la prison m’a volé, le plaisir tiède de ma main sur l’arrondi de l’épaule, sans que cette main soit tout de suite aimantée par ses seins. Ici, les mains n’ont plus le temps, elles sont pressées parce qu’elles savent que l’heure de la fin du parloir arrive. Elles n’ont plus d’envies, elles n’ont que du besoin.

Et puis, ici, les hommes ont tellement peur de passer pour des tapettes, qu’ils maintiennent des distances extraordinaires avec les autres. Enfin, pas les Arabes, eux ils ont su garder le naturel du corps. Mais les autres, tous les autres se raidissent. Chacun vit dans un périmètre de sécurité.

Le mois dernier, chez le dentiste du service médical, un Toulousain* débonnaire, j’ai été harponné par un sanglot. Simplement parce qu’en me parlant du Tournoi des Six Nations, il m’a posé une main sur l’épaule et que de l’autre il m’a dirigé le visage dans le champ lumineux de sa lampe. Sa main sur mon visage, pas du tout équivoque, mais humaine tellement humaine, ça m’a fait souffrir comme je pensais que maintenant cela ne pourrait plus m’arriver.

Il s’en est aperçu, il a cru que j’avais peur alors il m’a dit : “Vous n’avez rien à craindre, je ne toucherai au nerf que quand l’anesthésie aura fait effet”. Je me suis ressaisi et pour me calmer pour oublier cette peau fraternelle touchant la mienne je me suis concentré sur la douleur du nerf que l’anesthésiant allait étouffer.

Mais il n’y a pas que la sensualité que la prison confisque, il y a aussi – surtout – la présence physique de nos enfants. Et le fait de les recevoir ou non au parloir, n’y change rien. Plus rien d’eux ne nous est accessible. Au début, j’étais obsédé par le fait que j’allais perdre le souvenir de sa peau de petite fille. De l’odeur de sa peau, aigre après une compétition, chaude et molle quand elle sort du bain. Et ses cheveux, “Petit marseillais à l’olive” le jour du shampoing, un peu âcres les jours suivants, jusqu’à salés et chauds quand elle a joué toute la journée au square.

Son odeur d’enfance, cette odeur qu’elle n’aura peut-être plus quand je sortirai.

A côté de ça, le manque de sexualité ce n’est pas grand-chose, juste un suspens douloureux. Une privation temporaire, alors que pour l’odeur d’enfance… ce qui est perdu l’est sans doute pour toujours.

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