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Extraits du Désarroi de l’Enfant de chœur

Découvrez quelques extraits du roman d’Elisabeth Motsch : Le Désarroi de l’Enfant de chœur, actuellement disponible sur la boutique en ligne.

Chapitre 1

L’orgue électrique annonce la fin de la première messe. Accords graves et maintenus. L’officiant, suivi de l’enfant de chœur, rapporte le calice et la croix dorée à la sacristie.  Un mince filet de lumière se glisse dans la petite pièce par le vitrail losangé, vert et jaune sale. Cela ne permet pas d’y voir très clair mais n’empêche pas de disposer la chasuble brodée d’or sur le gros meuble à tiroirs et le précieux calice dans sa boite doublée de velours bleu.  

Le prêtre tire une vieille chaise paillée derrière le meuble volumineux, s’assoit et fait signe à l’enfant de chœur de venir. L’enfant ouvre de grands yeux et obéit. Ils n’échangent pas un mot. D’un geste de la main, le prêtre le fait asseoir sur ses genoux. Une forte odeur de naphtaline s’échappe du placard ouvert. Les murs gris les enserrent comme une camisole de pierre. Le silence est total. (…) 


Chap 2 

Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé ensuite. Ma mémoire n’a enregistré que le pire. Ou plutôt, comme toujours, des indices extrêmement précis et des trous entiers tout autour, avec une préférence pour le sordide. Mes meilleurs souvenirs sont souvent flous, inracontables. On était bien… Il faisait beau… Et puis c’est tout. On dit que le bonheur n’a pas d’histoire, c’est qu’elle ne fait pas trop d’effort, la mémoire!  

Je ne sais plus si le séminariste qui est entré dans la sacristie inopinément m’a parlé ensuite. A-t-il tenté de communiquer avec moi ce jour-là? Je doute même de sa présence, enfin, de sa présence à lui précisément, Martin, dont je ferai la connaissance plus tard. Si, c’était lui! Bien sûr que si! Et il n’a rien dit ce jour-là. 

Je me rappelle le jeu malsain des mains du prêtre, leur force, le Père Ménager n’était pas homme à hésiter, il y allait carrément, c’est d’ailleurs cette autorité qu’on disait naturelle qui plaisait à tout le monde. Les gosses adoraient ses blagues, ses gros mots qu’il osait lancer quand il était mécontent, cette façon qu’il avait de donner des ordres, de sourire ou de nous engueuler de sa grosse voix chantante qui ne supportait aucune réplique. On le respectait, on lui obéissait, et comme nous les enfants, les adultes se groupaient autour de cet homme dès qu’il apparaissait.  

 

C’était notre seigneur à tous, comme au Moyen âge, nous étions ses vassaux, un être qui avait  ses accointances avec Jésus-Christ, qui recevait directement ses ordres de Lui, ce qui le rendait quasi saint à nos yeux catholiques. Un saint bon vivant, d’autant plus aimé que cette sainteté était très simple, proche de nous. Très bon orateur, on l’écoutait comme on le fait aujourd’hui pour des hommes politiques, peu importe ce qu’ils disent vraiment, mais s’ils ont l’art de capter les foules, s’ils savent glisser une jolie citation au bon moment, Jaurès ou Jésus-Christ, De Gaulle ou saint Matthieu, on est béat et on applaudit, tous ensemble. C’est si bon d’être ensemble.  

Comment pourrais-je oublier cette terreur éprouvée dans la sacristie, un lieu sacré. Le père Ménager, qu’on appelait le Père Antoine, comme il le souhaitait, nous l’avait expliqué. Sacristie, sacré, c’était tout simple. Et cet instant de culpabilité inouïe me revient tel un boomerang, en pleine figure. Je me revois, en habit d’enfant de chœur! Et lui venait de distribuer les hosties à tous ces croyants qui le regardaient avec les mêmes yeux révulsés que Bernadette Soubirous sur la peinture sulpicienne du déambulatoire.  

 

Je me reprends de la tisane au thym, j’espère me calmer avec ce breuvage, la cuisine autour de moi est froide malgré les odeurs de chou qui stagnent, malgré le bruit régulier et énervant du lave-vaisselle. J’aime ma cuisine, j’aime y préparer des plats originaux, mais ce soir, l’originalité n’est pas à la fête, ce sont les vieux recuits qui s’imposent. Il faut finir les restes. Et les restes des restes. Je reprends du thym. Ca  ne fait pas grand effet.  

Quand je repense à ce petit Paul que j’étais me prend l’envie de le secourir au plus vite! Mais je ne peux rien faire et j’enrage. Comment retrouverais-je le chemin vers un passé de plus de trente ans? Et pourquoi vouloir le retrouver? Le mal est fait, c’est tout! Ce serait comme de courir après un cauchemar, qui s’échappe et s’obstine à la fois. Qui me nargue! 

Ce n’est pas un cauchemar, malheureusement, juste un souvenir, un vrai. Informe, plein de lacunes, comme un vieux tissu dégoûtant et troué, un tissu que je ramasse parce qu’il traîne par terre et dont je ne sais que faire, et personne pour faire le ménage en ma compagnie, personne à part moi devant ce souvenir qui ne s’efface pas.  

 

Il ne faut pas y penser, tout simplement! Ne pas ranimer cette haine de moi-même et des autres! Je dois oublier! Oublier! Oublier! Refermer le couvercle de ma mémoire dès qu’elle veut me reparler de cette sale histoire. Parce que tout ça, c’est fini! Je veux vivre, moi! Et qu’on me laisse tranquille! J’ai réussi, avec beaucoup de mal, à faire ma vie comme on dit, à aimer une femme, à avoir deux filles, adorables à leur manière et qui dorment, elles, paisiblement. Qu’est-ce qui me prend à déterrer des bêtes à moitié mortes et enfouies sous la terre? Des corps en putréfaction! Mais sont-elles vraiment mortes ces bêtes? Voilà, je recommence à délirer, à penser n’importe quoi. Je vais prendre un livre avant de me recoucher, ou essayer de regarder les news, n’importe quoi pour tuer mon insomnie. 

Le Bateau ivre traîne sur une étagère. J’ouvre le recueil et je m’y mets. Ne plus penser, ne plus se souvenir, tout effacer, se concentrer sur Rimbaud, ce texte que je connais bien, qui est mon livre de prières et qui m’emmène toujours plus loin.  

Alors stop les souvenirs! Stop!  


Chapitre 5 

(…) Depuis qu’il a fait sa communion privée, Paul se confesse régulièrement. Mais ce n’est pas ce qu’il aime le plus dans la pratique religieuse. Faire des bonnes actions, il y arrive presque chaque jour sauf quand il oublie pendant une semaine mais après il se rattrape et en fait plein d’un coup. Dire sa prière le soir, il aime bien parce que sa mère continue à venir la dire avec lui. Il est prévenu que cela ne durera pas mais il la câline pour qu’elle accepte encore quelque temps. Et puis le catéchisme, ça, il adore. Il connaît déjà au moins trois prières par cœur, cinq des dix commandements et certains miracles des évangiles, comme la résurrection d’un mort, ce qui est très fort de la part de Jésus-Christ. 

 

La confession, il faut quand même la faire, une fois par mois au moins. Après on est lavé de ses péchés, on est comme un petit bébé, tout frais tout nouveau! Le problème c’est qu’on ne sait pas toujours quoi dire. Paul a des soucis avec ça. Une fois, il a reconnu qu’il avait volé un malabar à la boulangerie. Ce n’était pas bien, même qu’après il l’avait  regretté. Le chewing-gum ne lui avait pas paru tellement bon. Qui vole un œuf vole un bœuf, ça signifie qu’il pourrait voler tout le magasin avec pas seulement les malabars mais aussi les carambars, les sucettes, les doudous, et tout le reste! Non, quand même pas, il ne ferait pas ça ou alors quand il sera très grand et qu’il sera devenu très mauvais, on ne sait jamais. 

Donc, il a confessé ce vol et le Père Antoine lui a donné deux Pater et trois Ave à réciter. Ce n’était pas beaucoup! A la limite, ça valait presque le coup de recommencer. Mais non. Ce serait très mal, il allait vraiment finir par voler toute la boutique!   

La fois suivante, il ne trouve rien à dire. Pas de vol, pas de mensonge, vraiment rien! Alors, comme il faut bien dire quelque chose il décide d’avouer un nouveau vol de malabar. Et le Père Antoine lui redonne presque la même punition, un peu moins même! Il n’a pas vu que c’était une récidive, comme dirait son papa. Mais avant de lui accorder son pardon, le prêtre lui pose une question, bien embarrassante. “Est-ce que c’est vraiment tout? Il faut tout me dire! Tout! Tu m’entends?” Et Paul, effrayé par son ton de voix, se dit qu’en effet, il a peut-être oublié quelque chose de grave.   

Il sait que Dieu est au courant de tout. Il nous voit quand nous dormons, quand nous allons aux toilettes, quand nous pensons. Oui, il connaît toutes nos pensées, sans exception. Impossible de se cacher, Dieu est là en permanence. Si on ment, par exemple, Dieu le sait immédiatement.  

La fois suivante, Paul avoue au confesseur qu’il a menti à propos du deuxième vol de malabar, en fait il n’en a pas volé. “C’est tout? Soupire  le prêtre. Tu ne me dis pas tout! Tu me caches tes mauvaises actions! Tu reviendras une autre fois en ayant vraiment des choses à m’avouer! Je compte sur toi!” 

Le petit Paul ne voit plus qu’une solution, pour ne pas mentir et pour avouer une mauvaise action réellement faite: voler un autre malabar.  


Chapitre 7 

Avec l’aumônier, Paul ne s’incline pas, au contraire, il lui dit tous les plaisirs qu’il a eus avec ces livres. Ses préférés, ce sont les bandes dessinées qui racontent la vie des saints. Il y en a de très forts, surtout les premiers chrétiens, ceux qui se font manger par des lions. La BD de sainte Blandine est géniale. On la voit, blonde, dans une belle tunique blanche, effrayée et courageuse à la fois. Elle défie le cruel empereur, plaint la foule abrutie et au lieu de se recroqueviller, elle se dresse avec fierté, sa grosse poitrine en avant. C’est sûrement ce que les fauves vont lui dévorer en premier.  

Les martyrs fascinent Paul. Mais il aime aussi Saint Jérôme, qui vit dans une grotte avec un lion, il se verrait bien à sa place. Vivre avec un lion, apprivoisé bien sûr, ce serait génial. On pourrait imaginer aussi, à la place du lion, un chien du genre féroce. Un grand doberman par exemple. Apprivoisé aussi, le doberman. Et lui, il donnerait à manger aux pauvres, explique-t-il au Père Antoine, il pourrait en prendre dans les placards chez lui. Ce ne serait pas facile, c’est vrai, de vivre dans une grotte et de revenir chez lui, mais il pourrait emporter des provisions pour un certain temps et les mettre dans un coin frais.  

En fait, il ne sait pas trop bien comment il fera quand il sera grand, mais l’idée de devenir un saint lui plaît bien. Ou peut-être un justicier, tuer tous les méchants de la terre. Ou alors pâtissier. Le Père Antoine ne le contredit pas, au contraire, il lui prend les mains et l’encourage. Preuve de sa confiance, il décide de lui faire un cadeau. Dès dimanche prochain, Paul pourra servir la messe à l’église! “Enfant de chœur? demande Paul, les sourcils haut levés.   

– Enfant de chœur.
– Avec Jean-Marc? 
– Oui, avec lui.”  

Ses joues s’enflamment, il n’a même pas encore fait sa promesse et il pourra servir, comme Jean-Marc, qui a trois ans de plus que lui!  


Chapitre 19  

(…) La prière du soir, elle (sa mère) n’a pas envie de la faire comme d’habitude. Avalant sa salive, elle fonce comme une petite chèvre. “Tu te fais du souci, mon chéri… 

– Mmmm…
– J’ai repensé à ce que tu m’as dit. Je crois que j’aurais dû réagir autrement. Si le père Ménager a des gestes déplacés à ton encontre, il n’y a aucune raison de laisser faire.” 

Paul reste silencieux, sur ses gardes. C’est lui maintenant qui voudrait oublier, passer à autre chose. Ne plus voir ce prêtre qui l’a humilié, ne plus parler de lui. Qu’il n’existe plus. Que tout ça n’ait jamais eu lieu. 

” Mon grand chéri, je veux faire quelque chose pour toi, mais il faut que tu me parles. Que tu me dises ce qu’il t’a fait, où et quand.” 

Paul tente de répondre, mais sa gorge est trop nouée. Au lieu de cela, il pleure, doucement, puis à gros sanglots. Sa mère le prend dans ses bras, l’embrasse, jusqu’à ce qu’il se calme. Elle prend le temps qu’il faut, ne veut surtout pas le brusquer. Paul reprend son souffle, et d’une voix monocorde, sans s’arrêter, il lui raconte tout ce qu’il a vécu. Elle écoute, le laisse s’emporter, jurer, retrouver son calme, redire les mêmes phrases de colère et d’angoisse. Quand enfin il se tait, elle le serre tendrement contre elle. “Je t’aime mon petit Paul. Je vais te défendre” 

 

Est-ce qu’elle va en parler à son mari? Il dort depuis longtemps, ne se pose pas de questions. Il le faudrait pourtant. Lui aussi doit savoir ce qui arrive à son plus jeune fils. Déterminée à agir à présent, elle craint que son mari ne brise cet élan. Elle pourrait ne pas tenir compte de son avis, pressentant son scepticisme, mais risque malgré tout d’être influencée. Ce qui est arrivé à Paul, songe-t-elle, est tout à fait extraordinaire et jamais vu, jamais entendu jusque là, du moins dans son entourage. Cela n’empêche pas que ce soit la triste réalité. Et c’est celle de son fils! 

 

“J’aimerais avoir une entrevue avec vous, mon Père, dit-elle d’une voix un peu tremblante au téléphone.
– Bien sûr, Sylvie. On peut se voir dimanche après la messe. Quel sujet souhaitez-vous aborder?” Son ton à lui est empreint d’une légère jovialité, comme d’habitude. 
– Non, c’est assez urgent. Puis-je vous rencontrer à l’église en fin d’après-midi? 
– Urgent?… Oui, avant les vêpres, si vous voulez. Seize heures? “ 

Elle accepte, sans dire qu’elle devra quitter le bureau avant l’heure. Et que son mari n’en saura rien, ce qui vaut mieux pour le moment. 

Avant la rencontre, elle se sent nerveuse, comme avant un examen difficile qu’elle a toutes les chances de rater. Assise à sa place habituelle, à quelques rangs de l’autel, elle guette le bruit de ses pas dans la nef, les yeux fixés sur la Vierge Marie qui s’envole au-dessus du retable. Cette Vierge qu’elle a priée et qui ne lui est aujourd’hui d’aucun secours, très loin parmi ses anges et les yeux aimantés vers un ciel insondable.  

Elle s’attend à le voir arriver par derrière mais c’est de la sacristie qu’il vient. La sacristie, mon Dieu!  songe-t-elle et une peur irrépressible l’envahit. Il faut qu’elle se ressaisisse. C’est son fils le petit martyr, pas elle.  


Chapitre 20 

Dès qu’il est assis à ses côtés, l’anxiété de Sylvie disparaît au profit d’une volonté d’en découdre. Le père Ménager la salue, d’une voix posée, une belle voix d’acteur. Il s’enquiert de la famille, de la petite Claire qui avait la grippe, de Pierre, toujours débordé, n’est-ce pas? Il blaguerait presque. Elle doit se concentrer, ne pas se laisser dériver par cet homme trop chaleureux. Se tournant vers lui, elle le regarde en face, sans rien dire. Il hausse les sourcils, en attente. Elle est prête pour l’affrontement.  

Que s’est-il passé entre son fils et le prêtre? Quelle relation lui a-t-il imposée?  

Le père Ménager se penche un peu vers elle comme s’il ne comprenait pas où elle voulait en venir. Cette attitude la conforte dans sa détermination.  

Paul lui a raconté des séances tout à fait étonnantes et même inadmissibles, il a évoqué des obligations de se déshabiller, de caresser et se laisser caresser, pas n’importe où, sur les parties les plus intimes du corps…  

Le père Ménager l’arrête et lui prend la main. Ils sont dans une église, n’est-ce pas? Il y a des sujets qu’on doit aborder avec une certaine distance, un respect pour le lieu…  Sylvie Hattier frémit devant ce puritanisme de faux dévot et réitère son questionnement, sur un ton aussi froid que possible. Il lui sourit, comme à une femme très fatiguée ou malade. “Je vois à peu près ce que vous me dites, je veux dire d’où vient toute cette histoire montée comme une grosse chantilly.”  

 

Elle ouvre de grands yeux, qui le fusillent. “Je vous fais confiance, Sylvie, bien sûr, nous nous connaissons depuis si longtemps! J’ai toujours apprécié votre dévouement et votre implication dans les initiatives paroissiales et… 

– Il ne s’agit pas de moi mais de mon fils… Les mots sortent entre ses dents comme des lames de couteau. 
– Oui, bien sûr, notre Paul, un garçon que j’aime beaucoup. Un bon louveteau et un parfait servant de messe! Cela n’empêche! Il est aussi très faible. Je connais bien ce genre de personnalité, c’est l’envers de la gentillesse et de la naïveté, vous savez. Il avale tout ce qui se dit, croit le dernier qui passe. Le problème c’est qu’ensuite, il ne sait plus démêler le vrai du faux, la réalité de la fiction, et il peut raconter n’importe quoi. Il a une imagination débordante, ce garçon. A priori c’est plutôt un avantage, une qualité, mais chez lui, c’est un peu maladif. Je crois d’ailleurs que vous pourriez voir un médecin, Sylvie, lui expliquer que votre fils a parfois des excès d’imagination, pour ne pas dire des délires. Il a besoin d’aide cet enfant. Il faut qu’il soit pris en charge. On ne peut pas laisser sans soin un enfant psychotique qui… 

– Psychotique?!
– Oui, il s’invente une vie, des histoires, vous avez dû remarquer, comme d’être un martyr…
– Mais le frère Martin lui-même… 
– Le frère Martin a été abusé par Paul. Même son responsable n’a pas marché dans l’histoire. Où sont les preuves? Pourquoi ce jeune séminariste s’est-il complu dans cette histoire totalement abracadabrante? C’est ce que je me demande. Il faudrait voir ses motivations pour la prêtrise, on ne peut pas devenir prêtre quand on encourage un enfant à raconter des histoires disons scabreuses, pour ne pas dire pornographiques. Je ne veux pas juger ce jeune séminariste, juste vous faire comprendre qu’il a des emballements de jeunesse. Et d’ailleurs, dois-je vous l’avouer?… 
– Vous voulez dire…? ” Les beaux yeux bruns du prêtre brillent de malice. 
– Eh bien je ne suis pas sûr qu’il ait une attitude tout à fait normale avec les enfants. Il agit sans en référer à son supérieur. Il a des échanges et des gestes beaucoup trop affectueux avec des petits. Il faut savoir tenir la distance. Ils sont tous mignons mais aussi très fragiles! “ 


Chapitre 23 

La grande et belle arche en pierre de taille est intimidante. A l’intérieur de la cour, les bâtiments de l’évêché font au contraire grise mine, une rénovation s’imposerait. Mme Hattier a l’honneur d’être attendue par l’évêque lui-même. Elle se perd dans les escaliers et les couloirs de l’administration diocésaine, croise le bureau des archives, le secrétariat, la communication, la chancellerie, rebrousse chemin devant le tribunal épiscopal, évite le bureau des pèlerinages, atteint enfin la  résidence de l’évêque.  

Monseigneur Eric Roucart l’accueille avec un sourire bienveillant. Sont déjà parvenues à ses saintes oreilles des rumeurs concernant un certain prêtre de l’église Sainte Marie de la Miséricorde. Le ton n’est pas le même que celui du futur lauréat. Compassé pour le moins. “Oui, nous avons reçu un jeune séminariste qui voulait nous consulter. Nous allons nous occuper de cela, c’est gênant, il faut le reconnaître. Ennuyeux, dirons-nous, bien ennuyeux…” 

Le prélat réfléchit profondément. Il attend que Madame Hattier s’exprime encore, mais elle n’a rien à ajouter. Monseigneur se prend la tête dans les mains. Serait-il en train de prier? Ou est-il juste fatigué par tous ces soucis qui lui incombent? Une idée semble traverser son visage. D’une voix doucereuse il demande: “Avez-vous envisagé de déménager?” Mme Hattier arrondit les lèvres, surprise. 

– Non. Jamais. 
– Alors il faudra peut-être en arriver à une mutation du prêtre dont il est question. C’est délicat, vous comprenez, un prêtre est aussi une personne, se sentir au ban des accusés c’est douloureux, forcément. Et puis il faudra être sûr que les faits sont avérés.” 

Sylvie le dévore du regard. Quels faits doivent être avérés?  

“Ne le prenez pas mal, j’essaye d’arranger au mieux cette affaire peu reluisante, vous comprenez.” Il se concentre à nouveau, encadrant son visage de ses mains blanches et baguées. 

“Qu’en pense votre époux? Il faut consulter le papa aussi.  

– Il ne comprend pas bien son fils…
– Je vois. Mais vous, vous prenez cela très à cœur. C’est normal, vous êtes une maman, mais vous savez, le temps peut parfois arranger les choses… Ce que je voudrais dire… c’est qu’il ne s’agit pas de nier le péché mais de savoir pardonner, même si c’est difficile.” Et la regardant bien en face: ” Vous connaissez sans doute les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre. C’est dans l’évangile de saint Jean, à propos de la femme adultère. Vous voyez?
– Pardonnez-moi, je ne vois pas! Pas du tout. La femme adultère? Mais il s’agit ici d’un religieux ayant abusé d’un enfant! 
– J’entends votre colère, croyez-moi. Nous allons donner suite et vous  informerons.” 

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