L’Écho d’un instant d’Estelle Granet. Assurément politique

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Brésil, avril 1938, Eduardo a sept ans. Avec son petit frère Luis et son père il assiste sur la place du village à l’exécution des moines barbus que son père qualifiait d’Indiens communistes et qui étaient un mouvement messianique opposé à l’extension de la propriété privée. Cette révolte sociale dans le sud du Brésil avait son équivalent dans le Nordeste, le Sertao avec les Cangacieros.

Peu doué pour le bonheur, l’horreur perpétrée

Mars 1969, alors que Luis milite avec les ouvriers de la métallurgie, Eduardo, soulagé par le coup d’État militaire de 1964, dirige le service juridique de la Compagnie des Transports Publics. La Junte, soutenue par les entreprises étran- gères et bénéficiant de l’aide de la CIA et d’instructeurs français forts de leur expérience en Algérie, a installé un régime d’exception. Toute personne un peu libérale décrétée communiste est arrêtée, emprisonnée, souvent torturée et exécutée. Pour Eduardo l’ordre prime. Il mène une vie réglée d’une ineffable banalité.

L’arrivée d’une assistante, Liliana, fissure ce bloc de solitude et laisse entrevoir un devenir autre. Esprit tourmenté, il vit mal l’angoisse d’une éventuelle séparation. Passion amoureuse, désir frustré qui se creuse et l’aspire jusqu’à l’irrémédiable. La rancœur s’enracine, une crue de mots débités dans une sorte de fièvre. Et en pleine dictature, il dénonce Liliana comme membre d’une organisation terroriste, signant ainsi son arrestation et sa disparition. Reclus, il ressasse les faits jusqu’à cette lettre anonyme, supputations faisant apparaître avec la violence tragique de l’évidence son acceptation de la répression. Trente ans plus tard, sa petite voisine Adelina lui fait rencontrer sa mère Luciana : frêles moments de réconfort et de bonheur imaginé qui achoppent. Le roman, infiniment plus complexe que le récit initial du quotidien d’Eduardo, est construit sur des va-et-vient entre les années 1969-71 et 2003-04 et sur une alternance narrative (monologue d’Eduardo, journal de Luciana, épilogue d’Adelina, du je au il ou elle qui assurent le fait romanesque).

À travers cette polyphonie, il ouvre un espace de réflexion capital sur le comportement d’un individu comme Eduardo dans le contexte d’un régime de dictature. Estelle Granet déploie une exigence formelle qui intrigue tout autant qu’elle excite l’esprit : passage du pressentiment d’une menace tapie sous les apparences à une déchaînement funeste qui éclate au cœur des ténèbres. Un travail et une intelligence de la composition font de L’Écho d’un instant une réussite dans l’excellence, « modèle » de traitement romanesque du politique sans concession aux facilités de la démonstration.

Alphonse CUGIER