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Mémoires des Temps Futurs (extrait, début du roman)

Extrait de Mémoires des Temps Futurs Extrait des Cinq cahiers d’Habiba (début du roman):

1 La période des Reconnaissances: genèse

On pourrait commencer la narration de notre histoire retrouvée par une de ces formules incantatoires chères à l’humanité disparue. Comme « Il était une fois» ou « Au commencement était » (le Verbe ou toute autre espèce de phénomène)… Mais les Déesses-Mères ne sont plus, les dieux et déesses de l’Olympe se sont trop ridiculisées par leurs stupides querelles et le dieu unique a sombré depuis longtemps corps et âme dans l’adoration de ses disciples. Rien ne sert de les parodier.

Aussi allons-nous raconter la Période des Reconnaissances, qui a précédé notre millénaire, en nous fiant au témoignage de celles qui l’ont initiée. Cette époque n’est pas si lointaine. Elle n’a pas été oubliée ni non plus transmise pour archivage. Les êtres qui l’ont traversée se sont senties dépositaires d’un savoir-faire dont aucune trace n’avait été sauvegardée, hormis dans leur mémoire. C’est pourquoi elles l’ont cultivée. Souvenons-nous qu’elles vivaient sur un globe instable, secoué par des cataclysmes annoncés depuis des générations, sous la domination des Kimangekis et de leurs auxiliaires belliqueux, les H.

Ces communautés avaient développé, pour s’en préserver, des stratégies originales.

Chacune la sienne.

Les Créatures de l’OcéanMère s’étaient organisées en une société hiérarchisée à l’extrême sous la houlette de Monarquesses dictatoriales qui régissaient leurs sujettes selon leurs propres lois, imposées à toutes par une pléthore de Marinades décervelées et serviles. Ursula la MèreOursin, la dernière en date lorsque l’époque relatée commence, régnait d’une volonté de fer sur son empire, ce qui n’allait pas tarder à le précipiter dans une débâcle imprévue et définitive. Depuis la Grande Déperdition, comme on l’appelle désormais, nulle habitante de la planète n’avait pu repérer la moindre espèce issue de l’OcéanMère.

Entités éphémères averties de longue date par la fragilité même de leur existence, les Oiselles s’étaient retranchées dès les premières alertes dans un archipel qui rétrécissait de siècle en siècle, mais d’où elles tenaient bon face aux éléments déchaînés de la nuit. Individues vives sans cesse sur le qui-vive, elles s’étaient érigées en vigies du futur, mobilisant à ces fins toutes leurs ressources pour recueillir les savoirs accumulés jusqu’à ce jour par les peuplades vivantes. Bâtisseuses infatigables, elles avaient construit pour les engranger la plus vaste Logothèque jamais enregistrée de mémoire artificielle, animale ou humaine.

Pour leur part, les rares SurVivant.es des guerres menées par les H. périclitaient sur Télumée Miracle à l’écart de toute faune en reconstituant virtuellement le glorieux passé au cours duquel avait été perdu l’essentiel de leur population. Après les défaites sousMarines, il avait été question d’explorer le territoire des Oiselles. Mais malgré de nombreuses tentatives pour les « apprivoiser », terme élégant sous lequel furent dissimulées les expéditions cognitives, jamais SurVivant.e n’avait réussi à accéder, ni par la force ni par la ruse, à ce précieux savoir.

Ainsi, toutes assistaient à la fin du monde qui les avait engendrées et croyaient en être les seules rescapées. Mais les Oiselles n’étaient pas du genre à se contenter de croyance. Il ne fallait pas leur en conter. Seules ? Cela restait à prouver. Pour en avoir le cœur net, elles partirent en reconnaissance.

2. Convocation dans la Volière

Comment savoir si la perdrix des neiges qui s’envole dans le soir brunissant d’octobre n’est rien de plus qu’un oiseau de la classe des galliformes, équipé d’un cerveau de la taille d’un petit pois, ou si elle est au contraire la beauté qui réside dans l’espoir, si elle est ce qui fend les ténèbres de ses ailes, comment savoir si les mouettes qui volent au-dessus du port sont des oiseaux de proie voraces ou un cri de douleur face à ce qui n’est plus – comment celui qui connaît un tant soit peu l’homme, son histoire, sa culture, sa nature et son univers intime, peut-il d’un revers de main balayer l’improbable et l’irrationnel ?

Jón Kalman Stefánsson : D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Trad. Éric Boury. Gallimard, 2015.

L’avertissement les accueillit à l’entrée du Perchoir des Savoirs. Il était intitulé DE L’IMPERFECTION DES RESSOURCES. Et précisait :

« Notre recherche nous porte sur la rive jusqu’alors inexplorée où des archives viennent d’être retrouvées. Celles-ci nous donnent une interprétation partielle et partiale des événements qui se sont déroulés depuis l’apparition du Corail Blanc, juste avant la Grande Déperdition. Leur imprécision, leur manque de fiabilité imposent une mise en garde à l’usage des Faiseuses d’Histoires que vous vous apprêtez à devenir: traces, mémoires, légendes, parfois s’effacent. Comment y remédier ? Tel est précisément l’objet de ce cursus. »

Les deux Oiselles échangèrent un regard. Elles n’étaient pas sûres de bien comprendre le message. Ni l’urgence de la convocation qui les avait cueillies juste avant le départ de leur première mission d’exploration en commun. Elles formaient une équipe toute fraîche, entraînée et performante, rompue aux exercices les plus poussés, chacune dans sa spécialité : l’oiselle Sterne allait déployer ses ailes au-dessus des Terres Éparpillées et la perruche Twicat basée sur l’île aux Oiselles interprèterait les données recueillies. Entre elles, la télétransmission fonctionnait parfaitement. Seul leur besoin d’échanger leurs impressions dans un vocabulaire qui trahissait leur inexpérience avait été jugé problématique. Mais c’était un défaut bénin. Elles avaient quand même décroché leur feuille de vol. Et voilà qu’on leur demandait d’assister à une dernière communication, théorique celle-ci, avant de les lâcher dans la nature.

Un vaste auditoire était déjà en place dans le grand amphithéâtre pour écouter le cours magistral de l’Omnisciente Nimba. Encore une nouveauté : la présence physique des Oiselles avait été exigée, dussent-elles traverser les Sept Mers en furie pour s’y rendre. Elles étaient nombreuses, et bruyantes.

« On ne s’entend plus penser, fit remarquer Sterne.

– Ça repose, lui répondit Twicat. »

Nimba entra. Une onde de satisfaction parcourut l’assistance et se répercuta jusqu’au juchoir éloigné où elles avaient fini par se nicher.

Sec et impersonnel, le chant de l’Omnisciente Nimba s’éleva lorsque l’air cessa de vibrer. Empruntant les voies habituelles de la psychotransmission, sa parole occupait tout l’espace mental de ses auditrices : «Vous avez vu l’avertissement à l’entrée de cet édifice. Il a pu vous paraître obscur mais il énonce l’essentiel des principes sur lesquels reposent nos nouvelles investigations. Il signifie que les descriptions des territoires que nous vous demandons d’explorer seront sans doute incomplètes, parcellaires, subjectives et diverses comme les êtres qui les ont habités… Admettons-le d’emblée : la série d’événements qui s’est produite à quelques millénaires de distance de nous demeure en grande partie incompréhensible. Notre capacité à déchiffrer les ondes jadis indéchiffrables du “monde du silence” que nous avions découvert, l’a transformé en cacophonie. Le seul fait d’entendre l’écho lointain de ces orages oratoires, de ces palabres interminables nous a paru tenir du miracle, non de l’explication rationnelle. Mais peut-être la Raison n’est-elle, après tout, qu’un serpent de mer plus venimeux que les autres dont nous subissons aujourd’hui encore les effets toxiques. En toute logique, cette hypothèse doit être envisagée sereinement pour aborder ces chroniques. 

– Mais de quoi parle-t-elle ? siffla Sterne, qui aimait formuler ses interrogations dans les règles de l’art.

– Aucune idée. » répondit Twicat, toujours laconique.

L’Omnisciente poursuivait son exposé : « Alors que nous nous acheminons vers le dixième millénaire de l’ère des H., il ne nous reste pour seules traces de leur présence sur le Globe que des éléments de langage captés par nos ancêtres les Oiselles Préhistoriques. Vous noterez que, déjà au fait de la technique télépathique et ferventes adeptes de l’archivage à des fins de transmission, celles-ci nous paraîtront non seulement plus proches dans le temps mais aussi dans l’esprit. C’est normal : nous les comprenons mieux. Nous avons déposé l’ensemble de leurs témoignages dans la Logothèque sous l’étiquette suggérée à l’époque : Vestiges de l’OcéanMère. Je suis chargée de vous indiquer ce que ces enregistrements d’un autre âge ont de précieux pour nous, qui sommes le stade le plus avancé de l’Animalité aujourd’hui.

Nous n’en savons pas assez, cependant, pour en tirer des conclusions définitives. En m’adressant à vous au cours de cette audition, j’aurai souvent recours au vocabulaire de l’ignorance. “Nous présumons”, “Nous supposons”, “Comment savoir ?”… seront mes expressions favorites quand je vous parlerai d’elles, et bien sûr des créatures de l’OcéanMère ou d’autres êtres ayant peuplé notre planète. Vous qui m’avez surnommée l’Omnisciente Nimba, vous penserez que mes hésitations ne sont que coquetteries. Pourtant elles traduisent ma stricte sincérité. Et me permettront de souligner un point d’importance. Ce que nous savons des H. nous est parvenu parce que des espèces allogènes se sont approchées d’eux, qui s’éteignaient, pour recueillir leur dernier message au-delà des préjugés ainsi que des prétendus problèmes d’incommunicabilité. Souhaitons aujourd’hui que leur geste soit répercuté avec assez de force pour nous devenir intelligible, afin que ne disparaisse pas cette fragile liberté de penser et d’agir autrement. »

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